À Clohars-Carnoët, dans le Finistère, Lucile Drouet développe l’Atelier Loxiale autour de matières textiles souples, singulières et conçues pour des usages contemporains. Fondé en 2014, l’atelier fabrique et ennoblit des matières textiles en associant tissage, recherches de surface et teintures naturelles. Le travail ne consiste pas seulement à produire une étoffe régulière. Il s’agit de donner à une matière une structure, une souplesse, une couleur et un langage qui puissent entrer en résonance avec un projet d’architecture intérieure, de design, de mode ou de création artistique.
Le parcours de Lucile Drouet relie l’art, l’architecture, le textile, la mode, le vêtement et le design. Cette formation transversale nourrit une vision où l’apparence et la structure ne sont jamais séparées. Une étoffe peut être regardée pour sa couleur, mais elle doit aussi répondre à la manière dont elle se plie, se tend, se déploie ou accompagne un volume. Le tissage devient un moyen de penser l’espace et le mouvement autant qu’une technique de fabrication. La matière porte une présence visuelle, mais aussi une sensation liée au toucher, au poids et à la souplesse.
L’Atelier Loxiale travaille avec des techniques ancestrales pour répondre à des besoins actuels. Les métiers à tisser manuels imposent une relation directe entre la main, la tension des fils et la construction de la surface. Chaque passage modifie l’organisation de l’étoffe et participe à son rythme. La contexture, c’est-à-dire la manière dont les fils se croisent, prépare une structure qui peut rester régulière ou devenir plus expressive. Dans les recherches de Lucile Drouet, le geste de tisser conserve une dimension physique et réfléchie : le mouvement du corps accompagne la progression de la matière.
Le liège occupe une place de prédilection dans l’univers de Loxiale. Cette matière issue de l’écorce porte une relation particulière à la peau, à la protection et à l’armure. Pour la rendre plus souple et l’intégrer à des compositions textiles, Lucile Drouet l’explore sous différentes formes avant de la recomposer par des systèmes d’assemblage. Le liège n’est plus seulement considéré comme une surface compacte. Il devient une matière à transformer, à fractionner, à relier et à mettre en tension. Sa présence rappelle son origine végétale tout en ouvrant des possibilités pour l’architecture, le vêtement et l’objet.
L’atelier explore aussi le cuir de pomme et le son. Ces matières inédites élargissent la recherche au-delà des fibres textiles habituelles. Le cuir de pomme peut être envisagé comme une surface à travailler et à associer, tandis que le son introduit une dimension perceptive différente. Loxiale cherche ainsi à créer des étoffes raffinées dont le langage ne repose pas uniquement sur la couleur ou le motif. La matière peut produire une vibration visuelle, inviter le geste ou modifier la manière dont un espace est ressenti. Cette recherche reste attachée à la fabrication concrète et à la précision des assemblages.
Les teintures naturelles donnent une profondeur particulière aux matières produites à l’atelier. Elles demandent de considérer la relation entre la matière, l’eau, la couleur et le temps. Lucile Drouet s’intéresse notamment à la manière de colorer le liège, dont l’imperméabilité ne répond pas directement aux habitudes de la teinture textile. Cette différence devient un point de départ pour inventer une pratique située entre le bois et le textile. La couleur ne recouvre donc pas une surface de façon uniforme par principe ; elle participe à la compréhension de la matière et à la recherche d’une relation équilibrée entre structure et apparence.
L’indigo fait partie des recherches menées autour de cette rencontre entre le liège et la couleur. L’atelier a développé une formule pour colorer le liège avec une teinte inspirée de la teinture végétale. L’expérimentation porte sur la possibilité de faire entrer une matière imperméable dans un vocabulaire de couleur associé au textile. Le résultat ne cherche pas à effacer les caractéristiques du liège. Il conserve au contraire le dialogue entre une surface issue de l’écorce, une couleur profonde et une transformation pensée pour rester lisible.
Les matières peuvent être recomposées selon des notions de structure et de protection. Lucile Drouet observe la façon dont le liège peut être fractionné puis assemblé afin de produire des surfaces qui évoquent une peau ou une armure. Les éléments ne sont pas réunis seulement pour obtenir un décor. Leur disposition donne une organisation à l’étoffe et détermine sa manière de se tenir. Une matière plus ouverte laisse apparaître des intervalles ; une composition plus dense renforce la présence de la surface. Le tissage et l’assemblage deviennent alors deux moyens complémentaires pour construire une enveloppe textile.
Ces recherches trouvent des applications dans des projets sur mesure. Une étoffe destinée à un intérieur ne répond pas aux mêmes contraintes qu’une matière pensée pour un vêtement ou une installation. La taille, la souplesse, la résistance visuelle, la lumière et le rapport au support orientent les choix. Loxiale développe des matières capables d’entrer en résonance avec la créativité d’un projet. L’étoffe peut accompagner une architecture, habiller un volume, créer un panneau ou devenir une pièce autonome. Le caractère sur mesure concerne donc autant la fabrication que la relation entre la matière et son contexte.
Le travail de l’atelier est également nourri par la collaboration. Lucile Drouet travaille avec des chercheurs, des botanistes, des organisations, des industries et des associations pour approfondir la durabilité des matières utilisées. Cette ouverture permet de croiser des connaissances qui ne viennent pas toutes du textile. Une recherche sur une matière végétale peut mobiliser l’observation du vivant, la compréhension d’une structure ou l’étude d’un procédé de couleur. La création conserve sa dimension sensible, mais elle s’appuie sur une attention réelle portée à l’origine et à la transformation des matériaux.
Le projet du métier à tisser sonore montre une autre facette de cette démarche. Lucile Drouet y associe le geste, le son et l’image avec la bruiteuse Élodie Fiat et la graphiste Hélène Hingant. Le tissage devient une action que l’on peut écouter autant que regarder. Les fils se déplacent, la mécanique du métier produit des sons et la construction de la contexture avance comme une partition. Le dispositif ne transforme pas le textile en simple décor sonore. Il cherche à faire percevoir la simultanéité entre le mouvement de la main, la progression de l’étoffe et l’apparition d’un paysage sensible.
Dans les performances liées à Musica Textilis, le métier est préparé pour amplifier les sons qui entourent le geste. Des professionnels du son, de l’image et de la musique participent à cette recherche. Les silences, les frottements et les rythmes mécaniques deviennent des éléments de la composition. Le textile se construit pendant que l’écoute se développe. Cette expérience prolonge le travail de tissage en donnant au temps de fabrication une place visible et audible. Elle rappelle que l’étoffe n’est pas seulement le résultat final : elle est aussi la trace d’une suite de gestes, de tensions et de décisions.
Loxiale a également développé des projets où le textile entre en relation avec l’architecture. Une matière tissée peut structurer une paroi, accompagner un espace de travail ou donner une échelle humaine à une composition. La souplesse permet de créer des plis, des reliefs et des passages de lumière que ne proposerait pas une surface rigide. Lorsque le liège est associé à une construction textile, l’étoffe peut évoquer l’écorce, la peau et la protection tout en restant liée à une conception intérieure. Le matériau porte alors une histoire naturelle, mais il est réinterprété par le tissage et l’ennoblissement.
La dimension écologique ne se limite pas au choix d’une matière présentée comme naturelle. Elle demande de comprendre ses propriétés, ses transformations et la relation qu’elle entretient avec un usage. L’Atelier Loxiale cherche à transformer durablement des matériaux à impact positif, en respectant leur identité et en évitant de les réduire à un simple argument décoratif. Le liège, le cuir de pomme, les fibres et les teintures sont étudiés pour leurs qualités propres. Cette approche donne à la matière une valeur qui se construit par la connaissance, l’expérimentation et la justesse du geste.
Pour une personne qui découvre Loxiale, l’expérience commence souvent par une surface. Un textile peut sembler calme lorsqu’il est regardé de loin, puis révéler une alternance de fils, de fragments, de teintes et de reliefs lorsque le regard s’approche. La lumière fait varier la perception de la structure. Le déplacement autour de la pièce change les contrastes et les ombres. Le toucher, lorsqu’il est possible, ajoute une information sur la souplesse, la densité ou la rugosité. Cette progression entre vue d’ensemble et détail rend perceptible le temps de fabrication.
À Clohars-Carnoët, Lucile Drouet fait ainsi vivre l’Atelier Loxiale comme un espace de recherche textile, de tissage et d’ennoblissement. Le liège, le cuir de pomme, les teintures naturelles et les matières souples y sont étudiés pour créer des étoffes sur mesure, des œuvres et des dispositifs qui relient la matière à l’architecture, au design et au vêtement. Les métiers manuels donnent une structure au textile, tandis que les collaborations ouvrent le tissage vers le son, l’image et l’observation du vivant. Chaque projet cherche une cohérence entre l’origine du matériau, la précision de l’assemblage et l’expérience sensible offerte par la surface achevée.