À Limoges, Mathilde Sauce développe une œuvre de sculptrice céramiste entièrement tournée vers le grès émaillé. Dans son atelier, la terre devient un moyen de donner une forme sensible aux transformations du vivant, aux liens entre le corps et la nature et aux impressions que fait naître une matière en mouvement. Ses pièces sont façonnées comme des présences autonomes : elles peuvent évoquer un végétal, une enveloppe, un cocon, une excroissance ou une créature imaginaire sans se laisser enfermer dans une représentation littérale.
Un parcours consacré à la céramique
Mathilde Sauce s’est formée à l’École Nationale Supérieure d’Art de Limoges puis a obtenu un diplôme de céramiste à la Maison de la Céramique du Pays de Dieulefit. Cette double approche relie une formation artistique à un apprentissage technique de la terre et des cuissons. Elle a installé son atelier près de Limoges et y pense et réalise ses sculptures. Le Prix de la Jeune Création Métiers d’Art 2026, organisé par Ateliers d’Art de France, a distingué son travail parmi les jeunes professionnels des métiers d’art.
Le choix du grès émaillé donne à la sculpture une résistance et une présence propres à la cuisson de la terre. La forme naît d’abord d’un travail de volume, de creux, de relief et de tension. Elle reçoit ensuite une surface qui modifie la perception des contours. L’émail peut adoucir une arête, accentuer une courbe, créer un reflet ou donner à une masse l’aspect d’une matière plus souple. La cuisson transforme encore la pièce et fait partie du langage de l’atelier.
Mathilde Sauce développe ses propres émaux. Cette recherche lui permet d’obtenir des surfaces douces et veloutées, mais aussi de travailler des jeux d’illusions. L’œil croit reconnaître une peau, une pulpe, un tissu, une mousse ou une enveloppe alors qu’il rencontre une matière minérale cuite. La céramique conserve ainsi la mémoire du feu tout en produisant une sensation presque tactile. La surface ne décore pas simplement le volume : elle en prolonge l’ambiguïté et l’énergie.
Une nature imaginaire et sensuelle
Les sculptures de Mathilde Sauce explorent une nature qui n’est ni un simple décor ni la reproduction d’un modèle existant. Elles s’intéressent à la vitalité, à la croissance, à la transformation et à la circulation des formes. Un volume peut sembler en train de s’ouvrir, de se déployer ou de se contracter. Une autre pièce paraît porter une réserve de vie ou une mémoire végétale. Ces métamorphoses créent une relation directe avec le regard : chacun reconnaît des sensations familières sans pouvoir nommer complètement ce qu’il voit.
La frontière entre le corps et le monde végétal devient alors une matière de réflexion. Les formes organiques suggèrent des tissus, des membranes, des racines, des bourgeons ou des organismes en développement. Elles ne racontent pas une histoire unique. Elles installent plutôt un espace de doute où le spectateur passe d’une lecture botanique à une impression corporelle, d’un détail presque abstrait à une silhouette qui semble animée.
Cette ambiguïté explique la place du toucher dans l’expérience des pièces, même lorsque l’œuvre se regarde à distance. Les émaux veloutés attirent l’attention sur la douceur apparente, tandis que la cuisson rappelle la dureté réelle de la céramique. Le contraste entre ce que l’œil imagine et ce que la matière est réellement produit une tension calme. Une sculpture peut paraître tendre, humide ou souple tout en étant née d’une terre portée à haute température.
Le travail se nourrit aussi d’une relation entre le jardin extérieur et le jardin secret. Le premier renvoie à la croissance visible, aux plantes, aux couleurs et à la profusion des formes. Le second appartient à l’intime, aux souvenirs, aux sensations et aux transformations que chacun porte en soi. Les sculptures rapprochent ces deux espaces. Elles donnent à voir une nature intérieure, instinctive et abondante, sans la réduire à une illustration.
Des séries comme des mondes en expansion
Le site de l’artiste présente plusieurs ensembles de sculptures, dont Les Berceaux, Les Mousses de Velours, Les Succulentes, Enluminés, Mangrove, En Conversation et Les Vers Sacrés. Ces séries permettent de suivre des familles de formes et de comprendre comment une recherche se déplace d’une pièce à l’autre. Un même motif peut changer d’échelle, de couleur, de relief ou de position. La répétition ne produit pas une uniformité : elle fait apparaître des variations et des états successifs.
La série Les Berceaux évoque la protection, l’abri et la naissance. Ses volumes peuvent être lus comme des réceptacles ou des formes en gestation. Le titre Le Berceau des Larmes, présenté parmi les œuvres de l’artiste, ajoute une dimension affective à cette idée de contenant. La pièce ne donne pas une explication définitive ; elle ouvre un espace où la fragilité, le soin et la transformation se rencontrent.
Les Mousses de Velours mettent en jeu une sensation de surface et de prolifération. Le mot mousse suggère la croissance, l’humidité et l’occupation progressive d’un milieu, tandis que le velours convoque une douceur presque textile. Le grès émaillé permet à cette contradiction de devenir visible. Les volumes gardent leur densité minérale, mais leurs surfaces invitent l’œil à imaginer une matière plus légère et plus souple.
Les Succulentes s’inscrivent dans une autre relation au végétal. Elles rappellent des organismes capables de retenir, de conserver et de se développer dans des conditions particulières. Les formes ne cherchent pas à copier une plante précise ; elles en déplacent les principes vers une sculpture autonome. Les renflements, les ouvertures, les replis et les couleurs construisent une présence qui tient autant de la botanique rêvée que du corps imaginaire.
Avec En Conversation, les sculptures semblent entrer dans une relation de proximité. Le titre suggère des échanges entre plusieurs volumes, entre une forme et son environnement ou entre l’œuvre et celui qui la regarde. Les pièces de la série Enluminés jouent quant à elles sur la rencontre de la lumière et de la surface. Un émail plus ou moins brillant, une courbe et un relief peuvent faire varier l’apparence de l’œuvre selon l’angle du regard.
Le grès, l’émail et le temps de fabrication
La sculpture céramique demande d’accepter les temps successifs de la matière. Une forme peut être travaillée alors que la terre est encore souple, puis laissée à sécher jusqu’à devenir assez stable pour la cuisson. La pose de l’émail ajoute une nouvelle étape, avec ses épaisseurs, ses recouvrements et ses effets possibles. La cuisson fixe l’ensemble, mais elle peut aussi révéler des nuances qui n’étaient pas visibles avant le passage au four.
Développer ses propres émaux signifie observer la relation entre la surface, la forme et le feu. Une couleur ne se comporte pas de la même manière sur une paroi plane ou sur un relief. Une couche fine peut laisser apparaître une variation de texture ; une accumulation peut créer une profondeur différente. Le choix d’une surface douce, veloutée ou plus lumineuse modifie la distance à laquelle la sculpture est perçue. Chaque décision participe donc à l’équilibre général de la pièce.
Les dimensions des œuvres varient aussi. Le site présente des sculptures dont la hauteur et l’ampleur changent selon les séries. Une petite forme peut se regarder comme un objet intime, tandis qu’un volume plus grand impose une relation physique avec l’espace. La lumière, le socle, le mur et les autres œuvres influencent alors la lecture de l’ensemble. La sculpture ne s’arrête pas à son contour : elle crée un champ autour d’elle.
Une œuvre présentée dans des lieux dédiés à la céramique
Le parcours d’exposition de Mathilde Sauce comprend des lieux consacrés à la céramique et à la création contemporaine. Son site mentionne des présentations au Centre Céramique Contemporaine de La Borne, au Centre Céramique Contemporaine de Giroussens, au Musée du Four des Casseaux à Limoges, au Musée de Carouge et dans plusieurs galeries. Ces rendez-vous montrent la manière dont son travail circule entre des espaces spécialisés, des expositions collectives et des lieux qui mettent la matière au premier plan.
À Limoges, la présence de l’atelier s’inscrit dans un territoire où la porcelaine et les arts du feu occupent une place reconnue. Mathilde Sauce choisit pourtant le grès émaillé et la sculpture comme terrain singulier. Elle ne cherche pas à reproduire les codes d’une production sérielle. Ses œuvres conservent la trace d’une recherche de volume, de texture et de couleur, avec des différences qui appartiennent à chaque cuisson et à chaque pièce.
La distinction obtenue au Prix de la Jeune Création Métiers d’Art 2026 accompagne cette visibilité. Elle reconnaît une pratique qui associe formation, maîtrise de la matière et écriture personnelle. La sculpture reste au centre : les objets ne sont pas conçus comme de simples accessoires, mais comme des formes capables de modifier le regard porté sur le vivant et sur la relation entre l’humain et la nature.
À Limoges, Mathilde Sauce construit ainsi une œuvre de céramique où la terre cuite devient un paysage intérieur. Le grès émaillé, les émaux qu’elle met au point et les séries qui se répondent donnent naissance à des volumes organiques, sensuels et parfois déroutants. Les Berceaux, Les Mousses de Velours, Les Succulentes, Enluminés, Mangrove et les autres ensembles prolongent une même recherche sur la croissance, l’abondance et la métamorphose. Chaque sculpture semble retenir un fragment du vivant avant de le transformer en présence silencieuse.