À Gentilly, aux portes de Paris, Sébastien Evain dirige le CREOD, un atelier consacré à l’étude, à l’expertise et à la restauration du mobilier français ancien. L’activité porte sur les meubles d’ébénisterie, les sièges et les objets d’art produits entre 1650 et 1820. Cette période couvre des constructions et des décors très différents, depuis les meubles parisiens en marqueterie jusqu’aux pièces de siège dont le bois, les garnitures et les éléments décoratifs ont évolué au fil du temps. L’atelier associe un espace de restauration à un bureau d’étude afin de comprendre l’œuvre avant d’intervenir sur sa matière.
Sébastien Evain est ébéniste de formation. Son parcours s’est construit pendant vingt-cinq années d’expérience dans des ateliers renommés, notamment auprès de Michel Germond. Lors du départ de celui-ci à la retraite, Sébastien Evain était chef d’atelier. Il a ensuite créé sa propre structure pour prolonger les savoir-faire acquis et leur donner un cadre adapté aux exigences actuelles de la conservation. Le CREOD n’est donc pas seulement un lieu où l’on répare un meuble : c’est un environnement où l’histoire de la fabrication, l’état de la matière et la cohérence de l’intervention sont examinés ensemble.
Le travail commence par une observation précise. Chaque meuble est photographié, puis ses éléments sont décrits et référencés dans le bureau d’étude. Cette méthode permet de garder la mémoire de la construction avant le démontage, de repérer les assemblages, les placages, les bronzes et les finitions, et de comparer les différentes parties d’une même œuvre. Un meuble ancien peut avoir été modifié, réparé ou transformé plusieurs fois. Une trace de colle, une vis, une pièce de bois ou une différence de vernis ne suffit pas à déterminer son origine. Il faut replacer chaque indice dans l’ensemble de la construction.
L’analyse est particulièrement précieuse pour les meubles parisiens en marqueterie. Un décor peut associer plusieurs essences de bois, des filets, des éléments métalliques, de l’écaille ou des matières qui réagissent différemment aux variations de température et d’humidité. Les joints, les placages et les supports ont leur propre histoire. Avant de nettoyer ou de recoller, le restaurateur cherche à distinguer une altération d’une intervention ancienne, une lacune d’un élément qui a été volontairement retiré et une irrégularité de fabrication d’une déformation apparue avec le temps. Cette lecture évite de simplifier une pièce complexe.
La marqueterie Boulle demande une attention particulière aux relations entre le bois et le métal. Le décor repose sur des pièces découpées selon un dessin commun, puis ajustées pour former des contrastes et des motifs continus. Avec les années, les matériaux peuvent se soulever, se déformer ou se désolidariser. Une intervention doit tenir compte de leurs tensions respectives. Remettre un filet en place, stabiliser une plaque ou réparer une lacune exige de préserver les fragments encore sains et de rendre le motif lisible sans effacer les différences qui témoignent de l’âge de l’objet.
Les œuvres de maîtres comme André-Charles Boulle, Jean-Henri Riesener ou Bernard II van Risenburgh font partie des meubles étudiés par Sébastien Evain. Cette fréquentation prolongée des constructions anciennes nourrit une connaissance très concrète des gestes et des choix de fabrication. Une proportion, un assemblage, une essence de bois ou la manière dont une moulure rejoint un panneau peuvent aider à comprendre une pièce. L’identification reste une démarche d’examen : elle s’appuie sur l’observation, la comparaison et la documentation plutôt que sur une impression rapide donnée par le style général.
La restauration proprement dite est choisie en fonction de l’état du meuble et de son usage futur. Une conservation peut consister à stabiliser une partie fragile, à protéger une finition ou à limiter une dégradation. Une restauration plus complète peut demander la dépose d’un placage, le traitement d’un assemblage, la reprise d’un décor ou la remise en état d’un mécanisme. Chaque étape est proportionnée à la nécessité. Une surface ancienne n’a pas vocation à devenir neuve ; elle doit retrouver une cohérence et une stabilité compatibles avec son histoire.
Les colles, les placages, les vernis et les éléments métalliques sont examinés en fonction de leur rôle. Le collage d’une feuille soulevée ne se résume pas à injecter un produit sous le bois : il faut comprendre le support, la tension, la zone de décollement et la manière de maintenir la surface pendant la prise. Une finition peut être nettoyée, régénérée ou reprise par endroits, selon sa nature et son état. Les bronzes peuvent porter une dorure, une patine ou des traces d’usage qu’un nettoyage trop énergique ferait disparaître. Le restaurateur agit donc sur la matière sans perdre les informations qu’elle conserve.
Les sièges forment un autre domaine d’intervention. Leur structure en bois, leurs assemblages, leurs traverses et leurs éléments sculptés doivent être distingués de la garniture qui assure le confort. Une chaise ou un fauteuil peut avoir changé de tissu, de sanglage ou de rembourrage au cours de sa vie. Pour intervenir correctement, il faut regarder les traces laissées par les anciennes garnitures, la solidité du châssis et les zones qui supportent les efforts. Le traitement du bois ne peut pas être séparé de la manière dont le siège sera utilisé et regarni.
Le CREOD dispose de matériel traditionnel et d’équipements plus récents. L’outil n’est pas choisi pour moderniser artificiellement une intervention, mais pour répondre aux altérations rencontrées. Un établi, une presse, un instrument de mesure ou un dispositif de maintien peut être utile à une étape précise. La technologie facilite l’observation et la répétabilité de certains gestes ; elle ne remplace ni la connaissance des matériaux ni le jugement du restaurateur. La main reste attentive aux résistances, aux épaisseurs et aux variations qui ne se lisent pas entièrement sur une photographie.
La recherche occupe une place notable dans l’activité de Sébastien Evain, qui indique y consacrer plus de vingt pour cent de son temps. Les dossiers constitués au fil des études alimentent une documentation technique privée sur le mobilier français du XVIIIe siècle. Photographier chaque élément et noter sa relation avec les autres permet d’accumuler des comparaisons utiles, sans isoler un détail de son contexte. Cette démarche sert l’expertise comme la restauration : elle aide à formuler une hypothèse, à repérer une transformation et à préparer une intervention mesurée.
L’expertise répond à des besoins différents de ceux d’un chantier de restauration. Un propriétaire, un collectionneur, un musée ou un professionnel du marché de l’art peut vouloir faire examiner un meuble, une estampille, une construction ou une attribution. Sébastien Evain est référencé par la Chambre Nationale des Experts Spécialisés comme expert des meubles et sièges du XVIIIe siècle, avec une spécialisation dans les meubles parisiens en marqueterie de 1650 à 1820. L’examen peut contribuer à détecter une contrefaçon, à repérer une œuvre transformée, à inventorier une collection ou à établir un certificat d’authenticité.
La relation avec les collections institutionnelles fait partie du parcours présenté par le CREOD. Le site cite notamment le musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, la Bibliothèque nationale de France, le musée national du château de la Malmaison, le musée national de la Maison Bonaparte, le musée Condé et la Villa Ephrussi de Rothschild. Ces collaborations indiquent le type de patrimoine auquel l’atelier peut être associé, mais chaque meuble appelle une étude particulière. La valeur d’une intervention tient à la compréhension de l’objet confié, à la traçabilité des décisions et à la précision du geste.
Le respect de la discrétion est également lié à la nature des pièces traitées. Un meuble de collection peut circuler entre plusieurs mains, avoir une provenance à documenter ou présenter des informations que son propriétaire ne souhaite pas rendre publiques. Séparer l’espace de restauration du bureau d’étude permet de travailler avec méthode sur les photographies, les relevés et les analyses. Cette organisation aide à préserver la concentration nécessaire à l’examen des détails, tout en permettant de préparer un dossier clair pour une collection ou une intervention.
Pour préparer une première étude, les photographies générales et rapprochées du meuble peuvent être accompagnées de ses dimensions, de son histoire connue et des problèmes observés. Les parties mobiles, les décors, les estampilles et les zones de soulèvement gagnent à être montrés sous plusieurs angles. Un examen direct reste nécessaire pour vérifier la structure, les matériaux et les anciennes interventions. Le projet peut alors distinguer une mesure de conservation, une restauration localisée, une étude d’authenticité ou une intervention plus étendue. Les modalités de transport et de traitement sont définies selon la fragilité, le poids et la nature de l’œuvre.
À Gentilly, le CREOD fait ainsi dialoguer l’ébénisterie, l’observation et la conservation du mobilier ancien. Les meubles, sièges et objets d’art de 1650 à 1820 y sont regardés comme des constructions porteuses de matières, de techniques et de transformations successives. Marqueterie Boulle, placages, bronzes, vernis, assemblages et garnitures demandent des réponses différentes, mais toutes reposent sur un diagnostic attentif. La pratique de Sébastien Evain associe une expérience d’atelier, une activité de recherche et une expertise spécialisée pour rendre aux pièces leur stabilité et leur lisibilité, sans effacer les traces qui font leur histoire.