À Glisolles, dans l’Eure, Stéphane Ducatteau développe une pratique où la ferronnerie d’art rencontre la sculpture et le mobilier contemporain. Il travaille principalement la feuille d’acier, qu’il transforme en tables, consoles, assises, luminaires et pièces uniques. Ces objets ne sont pas conçus comme de simples éléments fonctionnels. Leur forme, leurs courbes, leurs proportions et leur surface leur donnent une présence proche de la sculpture. Le meuble devient un support pour une recherche sur la ligne, le plein, le vide et la manière dont un matériau minéral peut entrer dans un intérieur.
La frontière entre meuble et sculpture reste volontairement ouverte dans son travail. Une table doit pouvoir être utilisée, mais elle peut aussi être regardée comme un volume qui organise l’espace autour d’elle. Une console accompagne un mur tout en affirmant une silhouette autonome. Un luminaire ne sert pas seulement à diffuser une lumière : il dessine une forme, projette une ombre et modifie l’atmosphère de la pièce. Cette double fonction donne aux créations une exigence particulière. L’objet doit trouver son équilibre visuel et conserver une cohérence avec les gestes de fabrication.
Le processus commence par le concept. Stéphane Ducatteau part d’une idée, d’un principe ou d’une organisation avant de laisser la forme s’installer. Cette méthode est liée à son parcours scientifique et à son expérience d’ingénieur dans les domaines de la structure et des matériaux. La géométrie lui permet de clarifier une silhouette, de régler une répétition ou de déterminer la relation entre plusieurs éléments. Elle ne conduit pas à des objets froids ou strictement réguliers. Les courbes, les arrondis et les transitions donnent au métal une sensualité qui contraste avec son apparente rigidité.
La feuille d’acier constitue le matériau principal de cette recherche. Elle offre une surface continue que l’on peut découper, plier, assembler et traiter. Sa minceur permet de produire des lignes élancées, des plans courbes et des volumes qui semblent plus légers que leur matière. Le travail demande de maîtriser les déformations et les jonctions afin que la pièce conserve sa stabilité. Une courbe doit rester lisible, une base doit porter le poids attendu et un bord doit accompagner la main ou le regard sans devenir agressif.
L’acier peut recevoir différents traitements. La patine à l’acide modifie son apparence et lui donne des nuances qui vont du noir profond aux reflets plus cuivrés ou bleutés. La surface n’est pas recouverte pour masquer le métal. Le traitement révèle au contraire une profondeur, une variation et une relation avec la lumière. Une patine sombre peut absorber l’éclairage dans une partie de la pièce, tandis qu’un reflet plus clair souligne une courbe ou une arête. Le meuble garde ainsi une qualité minérale tout en gagnant une dimension presque tactile.
Le Corten et l’inox élargissent cette palette. Le Corten apporte une coloration de rouille et une surface qui rappelle l’oxydation naturelle. L’inox introduit des reflets plus nets et une autre relation avec l’environnement. Le choix du métal dépend de l’effet recherché et de la place de l’objet. Une surface mate se fond davantage dans un espace calme ; une surface plus réfléchissante capte les lignes et les mouvements qui l’entourent. Le matériau participe donc à la composition au même titre que la structure et la silhouette.
Le béton entre également dans certaines créations. Son poids, sa matité et sa texture offrent un contrepoint à la feuille d’acier. Une association entre métal et béton peut opposer une ligne fine à un volume dense, une surface patinée à une matière absorbante, ou une structure légère à une base qui semble ancrée dans le sol. Le contraste ne repose pas seulement sur la couleur. Il engage la perception du poids, de la résistance et de la stabilité. Le regard comprend alors comment les matériaux se soutiennent et se répondent.
La géométrie organise souvent les compositions. Une répétition de formes simples peut produire un rythme, une profondeur ou une zone d’ombre. Des éléments identiques changent d’aspect selon leur espacement et leur orientation. L’accumulation ne cherche pas la décoration gratuite. Elle construit un mouvement qui peut se prolonger sur un plateau, une façade de meuble ou un luminaire. Le motif reste lisible, mais il n’est jamais séparé de la structure. Il participe à la façon dont la pièce se tient et à la manière dont la lumière circule entre ses parties.
Les courbes occupent une place tout aussi forte. Elles adoucissent la rigueur des plans et donnent au mobilier une relation plus fluide avec le corps. Une assise, une table ou une console peut reprendre une ligne arrondie qui invite le regard à suivre son parcours. Le métal semble alors moins pesant, même lorsque la pièce possède une grande présence. La courbe doit pourtant être préparée avec précision : son départ, son arrivée, son épaisseur et son raccord avec les surfaces voisines déterminent la qualité du volume.
La fabrication d’une pièce unique demande de passer constamment de la maquette mentale à la matière. Un dessin ou une intention doit devenir une dimension, une épaisseur, une jonction et un appui. Les essais permettent de mesurer l’écart entre une ligne imaginée et la façon dont l’acier la traduit. Le ferronnier ajuste les proportions, déplace un point de contact ou modifie une courbure lorsque la structure l’exige. Cette progression n’oppose pas la conception à la réalisation. Elle les maintient ensemble jusqu’à ce que l’objet trouve sa forme juste.
La finition accompagne la construction. Une surface peut conserver une part de son aspect brut, recevoir une patine sombre ou présenter des nuances inspirées de la rouille et de la chaleur. Le choix dépend du dessin de la pièce et de son environnement. Une finition régulière souligne une géométrie nette, tandis qu’une variation plus sensible donne de la profondeur à une forme arrondie. La lumière révèle aussi les différences entre un plan, un bord et une zone creusée. La surface devient ainsi un deuxième dessin qui se superpose à la structure.
Le mobilier est pensé pour des usages réels sans perdre son caractère singulier. Une table doit accueillir un geste, un objet ou un repas tout en gardant une relation équilibrée avec la pièce. Une console peut recevoir quelques éléments et créer une présence contre un mur. Un luminaire doit intégrer son système d’éclairage à une silhouette cohérente. Les sculptures, elles, peuvent se libérer davantage de la contrainte d’usage et se concentrer sur la forme, le rythme et la relation avec l’espace. Dans les deux cas, la qualité du métal et la précision des assemblages restent essentielles.
Les pièces peuvent être réalisées sur mesure. Un projet particulier conduit à examiner les dimensions de l’espace, la place disponible, les circulations et la relation avec les autres matériaux. La proposition doit rester fidèle à la démarche de l’atelier tout en répondant à une situation concrète. La hauteur d’une console, la profondeur d’une table ou la longueur d’un luminaire changent la perception du volume. Le dessin initial est donc ajusté pour préserver les proportions et la stabilité de l’ensemble.
Le parcours de Stéphane Ducatteau associe une formation scientifique, des cours du soir aux ateliers des beaux-arts de la Ville de Paris et un CAP de ferronnerie d’art. Cette succession de domaines nourrit son rapport à la matière. Le dessin, la peinture et le modelage l’ont familiarisé avec la composition et le volume ; l’ingénierie lui a donné une attention particulière aux structures ; la ferronnerie lui a permis de réunir conception et fabrication. Il ne sépare pas l’idée de l’objet de la main qui lui donne une existence.
Après plusieurs années dans un atelier collectif à Roubaix, Stéphane Ducatteau s’installe en Haute-Normandie en 2003. Son atelier évolue ensuite pour accueillir de plus grands formats et des œuvres qui demandent du recul. Ce cadre rural convient à une production de mobilier et de sculptures où le temps de préparation, de traitement et de finition reste étroitement lié à chaque projet. L’espace de travail ne sert pas seulement à fabriquer. Il permet de comparer les proportions, de déplacer les pièces et d’observer les surfaces sous des éclairages différents.
La relation avec les prescripteurs et les particuliers passe par le projet. Un architecte, un décorateur ou un collectionneur peut rechercher un meuble qui possède la présence d’une œuvre, ou une sculpture qui dialogue avec un lieu. Le métal offre alors une continuité entre l’intérieur et l’objet. Il peut reprendre une ligne de l’architecture, répondre à une matière existante ou créer une rupture volontaire. La discussion porte sur les dimensions et l’usage, mais aussi sur la place de la pièce, la lumière qui la touchera et la distance depuis laquelle elle sera regardée.
La transmission reste liée à cette approche concrète. Comprendre la ferronnerie d’art, c’est observer comment une feuille devient un volume, comment un assemblage tient et comment un traitement change la surface. Les échanges autour d’une pièce rendent visibles des choix qui restent parfois discrets dans l’objet terminé : l’ordre des opérations, la préparation des bords, l’ajustement des courbes et le temps nécessaire à la patine. Cette attention aux étapes aide à percevoir la différence entre une forme simplement dessinée et une création qui a été construite, éprouvée et finie par la main.
À Glisolles, Stéphane Ducatteau fait du métal un matériau de mobilier et de sculpture. L’acier, le Corten, l’inox et le béton se combinent à des lignes courbes, des constructions géométriques et des patines qui vont du noir profond aux nuances de rouille. Tables, consoles, luminaires et œuvres uniques prolongent une même recherche : donner à un objet une présence sensible sans dissocier sa structure de son usage. Son parcours d’ingénieur, de dessinateur et de ferronnier nourrit une pratique où le concept conduit la forme, puis où la matière reprend la parole par ses reflets, son poids et ses traces.