À Chamborigaud, dans le Gard, Alain Mailland développe une sculpture du bois qui associe tournage, creusage et interventions manuelles. Son travail part principalement de bois verts de la région, notamment le micocoulier, le filaire, l’alaterne, les racines d’arbousier, le pistachier térébinthe, la bruyère et la loupe de cade. Les volumes sont d’abord construits au tour, puis découpés, sculptés, texturés ou colorés pour faire apparaître des formes végétales, marines, animales ou cosmiques. Les pièces restent uniques et conservent la mémoire de l’arbre dans leurs courbes, leurs fibres et leurs ouvertures.
Le tournage sur bois constitue le point de départ de nombreuses œuvres. La matière est installée sur un tour afin d’être mise en rotation, puis les gouges et les outils de creusage retirent progressivement ce qui empêche la forme de se révéler. Le geste ne cherche pas seulement une symétrie régulière. Il doit tenir compte du sens du fil, de la fraîcheur du bois, de la présence des nœuds et de la façon dont une paroi va se comporter lorsqu’elle sera amincie. Une pièce peut être tournée en bois debout ou en bois de travers, ouverte ou refermée, profonde ou largement évasée. Chaque orientation donne une autre lecture des fibres et de la lumière.
Le bois vert occupe une place particulière dans cette pratique. Il contient encore une quantité d’humidité qui modifie la manière de le couper et de le maintenir. L’artisan doit comprendre la relation entre le diamètre du tronc, la direction du fil, l’épaisseur laissée par l’outil et les mouvements qui pourront apparaître pendant le séchage. La matière fraîche permet des creusages et des formes qui ne se comporteraient pas exactement de la même manière dans un bois sec. Elle garde aussi les marques de son milieu : croissance rapide ou lente, branche coupée, cicatrice, racine et irrégularité deviennent des éléments qui peuvent guider le projet.
Le choix des essences est lié au territoire. Le micocoulier, le filaire, l’alaterne, l’arbousier, le pistachier térébinthe, la bruyère et le cade possèdent des grains, des couleurs et des densités différents. Certaines essences conviennent à des parois fines, d’autres à des volumes plus massifs ou à des parties sculptées. Les racines et les loupes introduisent des dessins moins prévisibles que les troncs réguliers. L’arbre n’est donc pas un matériau neutre que l’on pourrait remplacer sans modifier la pièce. Sa structure influence la silhouette, les ouvertures, la texture et le temps nécessaire pour atteindre la forme recherchée.
Après le tournage, la sculpture transforme la relation avec le volume. Des découpes peuvent ouvrir une paroi, séparer des branches ou créer une série de passages. Des outils rotatifs, des râpes, des fraises, des disques et des ciseaux permettent de retirer la matière avec des degrés de précision différents. Le sculpteur peut conserver une base circulaire issue du tour et y ajouter des éléments qui donnent l’impression d’une plante, d’un corail, d’une créature ou d’un organisme en croissance. La pièce n’est plus seulement un contenant tourné : elle devient une forme traversée par le vide, capable de projeter des ombres et de changer selon la position du regard.
Les formes végétales et marines constituent un axe récurrent. Une fleur, une racine, un corail, une méduse ou une plante carnivore peuvent servir de point de départ à une recherche sur la courbe, la ramification et la tension des surfaces. Le bois ne reproduit pas nécessairement un modèle naturaliste. Il suggère une croissance, une enveloppe, un mouvement ou une organisation interne. Une ouverture peut faire penser à une bouche, à une cavité ou à une corolle ; une série de découpes peut évoquer des nageoires, des pétales ou des tentacules. Cette ambiguïté permet à chaque sculpture de rester ouverte à l’interprétation.
Le creusage de formes fermées demande une maîtrise particulière. Lorsque l’ouverture est étroite et que la cavité est profonde, l’outil ne se voit plus entièrement depuis l’extérieur. Il faut alors se fier à la sensation transmise par le manche, à la résistance de la fibre et à une connaissance précise de l’angle de coupe. Les stages présentés par Alain Mailland abordent la gouge à creuser, l’anneau, les crochets traditionnels, les outils spécialisés, les décentrages et les grandes pièces maintenues par des chaînes ou des sangles. Ces techniques élargissent les possibilités du tournage tout en imposant une préparation rigoureuse du geste et de la sécurité.
La sculpture peut ensuite introduire des contrastes de texture. Les surfaces sont travaillées avec des outils rotatifs, des moteurs flexibles, des micro-moteurs, des outils de piercing ou des pyrograveurs. Le texturage peut suivre le fil, le couper, le souligner ou créer une opposition avec une partie laissée lisse. Un relief régulier produit une vibration différente d’une marque plus libre. Les textures transforment la façon dont la lumière accroche le bois et dont la main imagine le contact. Elles donnent aussi une profondeur supplémentaire aux formes qui seraient trop uniformes après le tournage.
Le sablage occupe une place majeure dans l’univers d’Alain Mailland. La projection de matière use certaines zones du bois et révèle les différences entre les parties plus tendres et les parties plus dures. Les cernes deviennent alors visibles par leur relief. En travaillant suffisamment la surface, il est possible de produire une dentelle de bois où la lumière passe à travers des parties amincies. Ce procédé ne crée pas une transparence artificielle : il révèle la structure interne de l’arbre en retirant progressivement la matière qui sépare les lignes de croissance. La sculpture devient légère, ajourée et presque lumineuse, tout en conservant un lien direct avec la grume de départ.
L’Isère a consacré un portrait à cette recherche en décrivant le travail réalisé sur un chêne destiné à devenir une sculpture monumentale. Le tronc a été débité en fines galettes, puis chaque élément a reçu un patient travail de sablage et de ciselage. Assemblées, ces pièces doivent former un arbre entier en dentelle. Ce projet prolonge une démarche qui ne considère pas le bois comme une masse à dominer, mais comme une histoire à rendre visible. Les cernes, les cicatrices et les variations du matériau deviennent les lignes d’une œuvre qui conserve la présence de l’arbre sans chercher à le reconstituer de manière réaliste.
Le traitement des surfaces ne s’arrête pas au sablage. Les stages décrivent aussi des techniques de ponçage, des textures obtenues par masquage, des colorations et décolorations chimiques, ainsi que l’usage de la peinture à l’aérographe et des crayons de couleur. Ces interventions peuvent renforcer une ligne, distinguer une zone ou donner au volume une atmosphère particulière. La couleur ne doit pas effacer la matière : elle s’appuie sur la structure du bois, sur ses reliefs et sur les zones qui ont été ouvertes par l’outil ou le sablage. Le résultat reste une rencontre entre la croissance naturelle et une composition humaine.
Les œuvres récentes présentées par l’atelier montrent cette diversité. « Souffle Océan » en micocoulier, « Musique des Sphères » en micocoulier ou hackberry, « L’Oiseau Bleu » en micocoulier, « Cosmo-Nautile » et « Planète Fleur » associent des dimensions, des essences et des traitements différents. D’autres pièces portent des noms liés aux pollens, aux volcans, aux planètes, aux marées ou aux légendes de l’eau. Ces titres ne ferment pas la lecture. Ils donnent des directions imaginaires à des sculptures qui reposent d’abord sur la relation entre un volume tourné, une découpe, un relief et une surface colorée.
Les formes peuvent être compactes ou très ouvertes. Une loupe de chêne, une racine de bruyère ou une racine de pistachier offre une matière irrégulière qui peut conduire à une œuvre de petite dimension. Un tronc de micocoulier permet de développer une sculpture plus haute ou plus étirée. La taille du bois modifie la manière de travailler : une petite pièce demande une grande précision dans les détails, tandis qu’un grand volume impose de penser la stabilité, la fixation et la lecture à distance. Dans les deux cas, le travail se construit par une suite de choix qui relient l’outil à la matière.
Alain Mailland consacre aussi une partie de son activité à la transmission. Les stages sont organisés à la carte et accueillent au maximum deux personnes. Ils s’adressent à des tourneurs qui possèdent déjà les bases et souhaitent approfondir des techniques de creusage, de décentrage, de sculpture et de finition. Le petit effectif permet de suivre le geste, de comprendre la position de l’outil et de corriger progressivement une coupe. Le formateur travaille en même temps que les stagiaires, afin de relier l’explication à une pièce en cours de réalisation.
La formation ne réduit pas la pratique à une recette unique. Les outils et les méthodes sont présentés en fonction des formes recherchées. Une fleur en loupe d’arbousier, une structure inspirée d’un corail ou une forme marine fermée ne demandent pas le même enchaînement de gestes. Le tournage doit être adapté avant la sculpture, et la finition doit respecter la fragilité des parties amincies. Le stagiaire apprend ainsi à lire un volume, à choisir une stratégie de creusage et à anticiper les conséquences d’une découpe ou d’un texturage.
Le parcours d’Alain Mailland comprend une activité professionnelle de tourneur sur bois depuis 1993, après des expériences de menuiserie et de travail du bois. Il a développé ses propres techniques de tournage et de sculpture et a présenté ses pièces dans de nombreuses expositions en France et à l’étranger. Le Prix du public du Festival International des Métiers d’Art de Baccarat en 2014, le Grand Prix de la Création de la Ville de Paris en 2012 et sa présence dans des collections muséales accompagnent une recherche qui reste centrée sur les qualités du bois. En 2023, il a aussi participé à Révélations à Paris, tandis que son travail de formation s’est poursuivi dans plusieurs pays.
La reconnaissance ne change pas la nature du geste. Une sculpture commence toujours par un choix de bois et par une observation des fibres. La forme se construit ensuite au tour, au creusage et à la sculpture, puis la surface est révélée par le sablage, le ponçage, le texturage ou la couleur. Le bois vert conserve une part de mouvement et de surprise, tandis que les outils donnent une direction à ses irrégularités. Cette tension entre contrôle et réponse de la matière explique la force des pièces. Elles sont précises sans être froides, organiques sans être de simples imitations de la nature.
À Chamborigaud, Alain Mailland propose ainsi une sculpture tournée qui transforme le bois vert du Midi en formes végétales, marines, animales et cosmiques. Le tournage construit les volumes, le creusage ouvre les parois, la sculpture introduit des découpes et le sablage rend visibles les cernes jusqu’à produire une dentelle de bois. Les essences locales, les racines, les loupes et les textures colorées donnent à chaque pièce une identité propre. Entre création de pièces uniques et transmission de techniques avancées, l’atelier fait du bois un espace d’exploration où l’histoire de l’arbre demeure perceptible dans chaque courbe, chaque ouverture et chaque passage de lumière.