À Romagnat, dans le Puy-de-Dôme, Anne Boissau-Desbarbieux exerce le métier de lissière au sein de son atelier AnnKiTiss. Sa pratique se déploie selon trois directions complémentaires : artisan lissière, interprète lissière et lissière créatrice. Elle tisse des œuvres d’art textiles entièrement faites main, sur un métier traditionnel en bois d’Aubusson, avec une chaîne de coton et une trame composée de laines ou d’autres matières choisies pour leur couleur, leur texture et leur comportement dans le tissage.
Trois manières d’exercer le métier de lissière
AnnKiTiss ne désigne pas une seule forme de production. Dans sa dimension artisanale, l’atelier participe au tissage de tapisseries monumentales et de tentures, souvent au sein d’un travail collectif mené avec d’autres lissières en Creuse ou à Aubusson. Le métier demande alors de s’inscrire dans un projet de grande ampleur, de suivre un carton préparé pour le tissage et de maintenir une régularité dans les couleurs, les densités et les raccords.
Dans sa dimension d’interprète, Anne Boissau transforme une œuvre d’artiste en tapisserie. Elle ne reproduit pas mécaniquement une image. Elle étudie le dessin ou la peinture, échange avec l’artiste lorsque cela est possible, observe les intentions, puis élabore une traduction textile faite de fils, de textures et de reliefs. Le carton devient le modèle grandeur nature qui guidera la lissière sous le métier. Le résultat conserve un lien avec l’œuvre initiale tout en prenant une épaisseur, une souplesse et une présence propres au tissage.
La troisième dimension est celle de la créatrice. Anne Boissau imagine de petites tapisseries et des œuvres tissées qu’elle conçoit, réalise et encadre elle-même. Elle peut partir d’un thème, d’une matière, d’une image ou d’une recherche de couleur. Les pièces ne sont plus seulement l’interprétation d’une œuvre préexistante : elles deviennent des travaux d’auteur, organisés autour de son propre regard sur le fil, le toucher, la lumière et le rythme du motif.
Cette triple activité explique la variété des réalisations d’AnnKiTiss. Une grande tenture exige une coordination à plusieurs mains et une endurance de longue durée. Une interprétation d’artiste demande une analyse attentive de l’image et une construction précise du carton. Une petite œuvre personnelle permet davantage d’expérimenter les matières, les irrégularités et la relation entre le tissage et son encadrement.
Une formation nourrie par Aubusson et les manufactures
Le parcours d’Anne Boissau-Desbarbieux commence par une reconversion et une rencontre avec des tapisseries d’artistes. Les œuvres de Chagall tissées par l’atelier d’Yvette Cauquil-Prince lui font découvrir la manière dont une peinture peut devenir une matière textile. Une rétrospective consacrée à Bernard Cathelin lui révèle aussi la profondeur des textures, des fils entremêlés et des surfaces qui ne se livrent pas de la même manière à l’œil et à la main.
Sa formation l’amène à travailler dans plusieurs structures liées au tissage d’art, dont la Manufacture Four d’Aubusson, l’atelier Françoise Vernaudon de Boussac-Nouzerines et la Manufacture nationale des Gobelins à Paris. Une expérience à l’université d’art textile de Hangzhou complète ce parcours. Ces étapes lui donnent une connaissance de plusieurs façons de concevoir le carton, de préparer les fils et de travailler en équipe sur des œuvres de dimension monumentale.
Avant de créer AnnKiTiss, Anne Boissau exerce pendant cinq ans comme artisan-salariée au sein d’Appuy Créateurs. Elle installe ensuite son atelier à son compte en 2018. Son activité se partage entre le Puy-de-Dôme et la Creuse, deux territoires qui correspondent à des pratiques différentes : le travail personnel dans l’atelier auvergnat et la participation à des chantiers collectifs de tapisserie dans le réseau d’Aubusson.
Le métier de lissière s’inscrit dans une tradition ancienne, mais il ne se limite pas à répéter des motifs historiques. La tapisserie d’Aubusson a été reconnue au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, et ses ateliers continuent d’accueillir des œuvres contemporaines. AnnKiTiss se place dans cet espace entre héritage et liberté : le métier, la chaîne et les gestes appartiennent à une histoire précise, tandis que le choix des matières et la traduction d’une image peuvent ouvrir des formes nouvelles.
Le métier basse lisse et la chaîne de coton
Le métier utilisé par AnnKiTiss est un métier de basse lisse en chêne, fabriqué en Creuse. À la différence d’un métier vertical, le plan de travail est placé horizontalement. La chaîne est tendue devant la lissière et le carton est disposé sous cette chaîne. Le modèle n’est donc pas regardé comme une image accrochée au mur : il accompagne le tissage depuis une position qui oblige à alterner observation, geste des mains et mouvement des pieds.
La chaîne de coton doit être ourdie, montée et égalisée avec patience. Elle constitue l’ossature régulière qui recevra la trame. Les fils de chaîne sont répartis selon l’épaisseur souhaitée et la taille du projet. Leur tension doit rester stable pour que le tissage garde sa forme et que les zones de couleur puissent se rejoindre sans déformation.
Le montage comprend le passage des fils dans les lisses, les nœuds et les réglages qui permettent de lever certains fils de chaîne. Les marches du métier sont actionnées avec les pieds. Les mains conduisent la flûte chargée de fil et tassent la trame. Le corps entier participe donc au tissage : le dos reste droit, les jambes changent la disposition de la chaîne, les bras suivent la largeur du motif et les doigts contrôlent la matière.
Cette position donne au travail une dimension physique particulière. Le tissage en basse lisse demande de rester longtemps concentré sur une zone réduite tout en gardant en mémoire la composition générale. Le rythme peut être lent et régulier, mais il n’est jamais automatique. Un changement de couleur, un contour, une profondeur ou une texture particulière réclame une décision et un geste adapté.
Du dessin au carton de tapisserie
Une commande d’interprétation commence par l’examen de l’œuvre à traduire. Il peut s’agir d’une peinture, d’un dessin, d’une photographie ou d’une maquette. La lissière échange avec l’artiste ou le commanditaire sur l’intention, le format et la place que la tapisserie occupera. Les dimensions, l’épaisseur de la chaîne, les matières, les techniques et le sens de tissage sont déterminés avant la fabrication du carton.
Le carton est un modèle numéroté qui indique les zones, les contours et les relations entre les couleurs. Il ne sert pas seulement à agrandir une image. Il doit la rendre lisible pour le tissage et traduire les nuances dans un langage de fils. Les lignes qui semblaient continues dans une peinture peuvent devenir des changements de densité ou des assemblages de couleurs. Les ombres peuvent être suggérées par des matières différentes plutôt que par une simple gradation.
Le chapelet rassemble les indications de couleurs et de textures. La lissière choisit les fils, les organise et prépare des échantillons afin d’observer leur comportement. La laine peut donner une surface pleine et chaude ; le lin peut introduire une fibre plus sèche ; la soie peut apporter un éclat ; le coton peut structurer la chaîne ou participer à la trame. D’autres matériaux sont également explorés, comme le papier, le raphia, la rayonne, le bambou, le bananier ou la bande magnétique.
Ces choix ne sont pas décoratifs. Une matière modifie la manière dont un détail accroche la lumière et dont le relief est senti sous les doigts. Un fil plus épais peut faire avancer une zone vers le regard. Une fibre brillante peut rendre une couleur plus vive. Une matière irrégulière peut évoquer une roche, une végétation ou un mouvement sans que le dessin soit surchargé.
Après le chapelet, les fils sont bobinés et les flûtes à tisser sont préparées. Les échantillons permettent de tester les rapports entre le carton et la matière. La lissière peut ainsi ajuster une couleur, un calibre ou une technique avant d’engager la surface définitive. Cette préparation rend possible une interprétation fidèle à l’intention de l’artiste tout en laissant au textile sa propre respiration.
Tisser, rouler et signer l’œuvre
Le tissage progresse par petites zones. La trame est passée entre les fils de chaîne, puis serrée pour former la surface. L’ouvrage est enroulé régulièrement, environ tous les vingt-cinq centimètres, afin de dégager une nouvelle partie du carton et de maintenir une bonne visibilité du travail. La lissière avance ainsi entre une portion déjà réalisée, le motif à construire et la matière disponible sur le métier.
Le tissage se fait traditionnellement sur l’envers de la tapisserie d’Aubusson. Anne Boissau apprécie aussi le travail sur l’endroit, qui permet de regarder directement les textures et les effets produits par les fils. Cette façon de faire modifie le rapport au modèle et renforce l’attention portée au toucher. Une tapisserie peut être lue par la couleur, mais aussi par les reliefs, les fils qui dépassent, les zones où la chaîne reste visible et les changements de densité.
Lorsque l’ouvrage approche de sa fin, la signature est intégrée avant la tombée de métier. La chaîne est alors coupée et la tapisserie est libérée du cadre de travail. Cette étape révèle l’ensemble de la surface et permet de contrôler les proportions, les raccords et la cohérence des matières. Les dernières opérations comprennent les coutures, la pose du bolduc et l’installation du système d’accrochage retenu pour l’œuvre.
La tombée de métier n’est pas seulement un moment symbolique. Elle change la manière dont le textile se tient et se regarde. Sur le métier, la surface est maintenue par la tension de la chaîne. Une fois libérée, elle doit conserver sa planéité, recevoir ses finitions et trouver son équilibre dans son futur espace. Le travail de couture et de montage participe donc à la présentation finale.
Les grandes tentures inspirées de Tolkien
AnnKiTiss a participé au tissage de tentures inspirées des œuvres de J. R. R. Tolkien, notamment Rivendell, Bilbo et Moria Gate. Ces projets associent une œuvre littéraire, une illustration, un carton de tapisserie et le travail collectif de plusieurs lissières. Ils montrent combien l’interprétation textile demande de passer de l’image imprimée à un dessin grandeur réelle, puis du dessin aux couleurs et aux matières.
Pour Moria Gate, Anne Boissau a travaillé comme assistante de la cartonnière et coloriste Delphine Mangeret, attachée à la Cité internationale de la Tapisserie d’Aubusson. Le carton mesurait 3,20 mètres sur 2,44 mètres. Il fallait traduire une scène des profondeurs de la Terre du Milieu en niveaux de falaises, de montagnes, de ciel, de lacs, de cascades, d’escaliers et de chemins.
La préparation du carton a demandé environ deux mois. Les formes ont été reprises pour maintenir la cohérence du dessin et les profondeurs. Les traits courbes des montagnes, les lignes plus vives des falaises et le mouvement ondulant de la rivière ont reçu des traitements distincts. La couleur a ensuite été montée au pinceau et à l’acrylique afin de correspondre au chapelet de laines.
La tapisserie Moria Gate est tombée du métier le 21 octobre 2021. Elle a été présentée au public le lendemain et est désormais exposée à la Cité internationale de la Tapisserie d’Aubusson. Son tissage compte treize portées et couvre près de neuf mètres carrés. Cette réalisation donne une mesure concrète du travail de préparation, du nombre de personnes mobilisées et du temps nécessaire pour transformer une illustration en surface textile.
Le projet Bilbo a également été réalisé à plusieurs mains. La chaîne de coton a été montée et régularisée avant la pose du carton. Les laines d’Aubusson ont été teintes, mises en cônes puis préparées pour le passage dans le métier. Le tissage a duré plus de trois mois, avec des périodes de travail partagées entre plusieurs lissières. La dimension collective ne fait pas disparaître la précision du geste : elle exige au contraire de maintenir une même lecture des couleurs, des contours et des épaisseurs.
Des interprétations d’artistes et des projets singuliers
Le travail d’AnnKiTiss comprend aussi des interprétations qui ne relèvent pas de la grande tenture. « Le lavement des pieds », d’après une œuvre d’Arcabas, est né d’un échange avec l’artiste et d’un accord donné pour la réalisation textile. La tapisserie s’appuie sur une image personnelle, mais elle en déplace la matière et l’échelle. Les formes, les couleurs et les rapports entre les personnages sont reconstruits par le fil.
« Le feu par le métier » appartient également au parcours de création et d’interprétation. Une œuvre peinte ou une maquette devient un carton, puis une composition de laines, de fibres et de gestes. Le passage par le métier fait apparaître une épaisseur que la surface initiale ne possédait pas. Les fils peuvent retenir la lumière, créer des ombres discrètes et rendre le motif sensible par le toucher autant que par la vue.
« Le bain » illustre une autre manière de travailler avec d’autres métiers d’art. Le projet réunit une tapisserie contemporaine et des éléments réalisés par plusieurs artisans, dont une fonderie, une doreuse sur métal et un sellier d’art. La baignoire dorée est habillée de tapisserie, percée de clous dorés et posée sur un miroir. La contribution de la lissière s’insère donc dans un objet plus large, où le textile dialogue avec le métal, la dorure et la réflexion.
Ces projets montrent que la lissière ne travaille pas seulement pour produire une image murale. Elle peut participer à une tenture patrimoniale, interpréter une peinture, créer une pièce personnelle ou entrer dans une œuvre qui associe plusieurs matériaux. Dans chaque cas, le fil apporte une surface, une épaisseur et un rythme qui transforment la perception du modèle.
Créer des œuvres tissées dans l’atelier auvergnat
Dans son atelier de Romagnat, Anne Boissau réalise des petites tapisseries et des œuvres textiles encadrées. Le format réduit ne supprime pas les exigences du métier. Il demande souvent de travailler sur des détails fins, de choisir une matière qui ne surcharge pas la composition et d’organiser une finition précise autour de la surface tissée.
Les créations peuvent s’appuyer sur des paysages, des formes naturelles, des fragments d’images ou des recherches abstraites. La lissière peut laisser apparaître le sens de la chaîne, faire dépasser certains fils, accentuer une bordure ou superposer des textures. Le relief devient alors une partie de la composition. La lumière révèle une surface douce, une fibre brillante ou une zone plus mate selon l’angle de regard.
Le travail solitaire de l’atelier complète le tissage collectif mené en Creuse. Dans un grand chantier, la régularité du groupe et la coordination des mains sont essentielles. Dans une œuvre personnelle, le silence, la lenteur et l’expérimentation peuvent prendre davantage de place. Les deux expériences se nourrissent pourtant l’une l’autre : les grandes tentures apprennent la discipline du format et du raccord, tandis que les petites œuvres permettent de tester des matières et des solutions qui pourront ensuite enrichir un projet plus vaste.
Romagnat, l’Auvergne et le réseau d’Aubusson
Romagnat situe AnnKiTiss dans le Puy-de-Dôme, en Auvergne-Rhône-Alpes. L’atelier personnel y trouve un espace pour la création, la préparation des cartons, la réalisation d’échantillons et le tissage de pièces de format adapté. L’activité reste ouverte sur un réseau plus large, puisque le travail de lissière se poursuit aussi dans la Creuse et dans les ateliers d’Aubusson.
Cette double implantation est cohérente avec les trois dimensions du métier. L’atelier auvergnat accueille la recherche personnelle et les commandes d’interprétation. Les ateliers creusois permettent de participer à des tapisseries monumentales, de travailler à plusieurs et de prendre part à la continuité d’un savoir-faire collectif. La lissière passe ainsi d’une échelle à l’autre sans abandonner la même attention au fil, au carton et à la qualité de la surface.
AnnKiTiss fait vivre une pratique où l’art textile est à la fois technique et sensible. Le métier basse lisse impose une organisation précise de la chaîne, des lisses, des marches et de la trame. Le carton transforme une image en indications de tissage. Le chapelet traduit la couleur et la matière. La tombée de métier révèle enfin une œuvre qui porte la trace du temps, du corps et des choix de la lissière.
De la participation aux tentures Tolkien à la création de petites œuvres encadrées, Anne Boissau-Desbarbieux développe un travail situé entre tradition d’Aubusson, interprétation d’artistes et recherche personnelle. À Romagnat comme dans les ateliers creusois, la tapisserie devient une manière de donner du relief aux images, de faire circuler les couleurs dans les fils et de rendre visible la profondeur d’un geste artisanal.