À Larressore, dans les Pyrénées-Atlantiques, l’Atelier Ainciart Bergara perpétue la fabrication artisanale du makhila, le bâton de marche traditionnel du Pays basque. L’histoire familiale remonte aux alentours de 1780 et la transmission s’est poursuivie dans le même village, au fil de plus de sept générations. Le makhila a conservé une dimension pratique, mais il est aussi devenu un objet honorifique, offert pour marquer une relation, une fonction ou un événement. Chaque pièce porte ainsi une histoire de territoire autant qu’un travail de matière.
Le makhila est composé de plusieurs éléments qui doivent s’accorder. Le bois de néflier sauvage forme la partie principale du bâton. Le cuir de chevreau intervient dans les poignées, les dragonnes et certaines finitions. Le maillechort, alliage de cuivre, de zinc et de nickel, est utilisé pour les parties métalliques et le pommeau. Ces matériaux n’ont ni la même résistance ni la même manière de réagir aux outils. Le fabricant doit donc passer d’une matière à l’autre sans perdre l’unité de l’objet, en recherchant un équilibre entre solidité, prise en main, ornement et usage.
Le choix du bois commence bien avant la fabrication. Le néflier sauvage retenu pour les makhilas est choisi pour sa solidité et sa résistance au temps. Le bois sèche dans les réserves de l’atelier pendant près de quinze ans avant de pouvoir être travaillé. Cette durée modifie la manière de concevoir la production : une pièce en préparation appartient déjà à une histoire longue, et le geste intervient seulement lorsque le matériau a atteint une stabilité suffisante. Les réserves de bois demandent une observation régulière, une sélection patiente et une connaissance transmise de la croissance des tiges.
Le travail de fabrication demande ensuite plusieurs dizaines d’heures. La tige est préparée, écorcée et ajustée pour obtenir un bâton régulier, adapté à la main et à la taille de son futur utilisateur. La fabrication sur mesure ne consiste pas seulement à choisir une longueur : le poids, la forme, l’équilibre et la présence du pommeau participent à la sensation de marche. Le ministère de la Culture indique que les makhilas Ainciart Bergara sont réalisés en fonction du poids et de la taille de la personne qui les recevra. Cette attention permet de relier l’objet cérémoniel à une véritable qualité d’usage.
Le bois reçoit une coloration dont la méthode est conservée au sein de la famille. Cette étape donne au bâton une profondeur visuelle et distingue les nuances de la matière naturelle. Le fabricant doit composer avec le fil, les irrégularités et la densité du néflier. Une surface trop uniforme effacerait la présence du bois ; une intervention trop forte masquerait au contraire le relief et la ligne de la tige. La coloration est donc intégrée à un ensemble de gestes où la préparation, le séchage et la finition se répondent.
Le pommeau métallique apporte une autre expression au makhila. Liza Bergara, formée à la gravure ornementale à l’école Boulle, réalise les initiales qui peuvent y être inscrites, ainsi que des blasons, des écussons et des dessins décoratifs demandés par les clients. La gravure transforme une pièce fonctionnelle en objet personnel. Elle exige de suivre la courbe du métal, de maintenir la régularité du trait et de placer le motif sans gêner la prise en main. Une initiale peut rester discrète, tandis qu’un blason ou un décor plus développé donne au pommeau une présence cérémonielle.
La partie métallique du makhila a aussi une dimension historique. Le pommeau est dévissable et dissimule une pointe aiguisée, élément qui rappelle l’usage ancien du bâton pour se défendre lors des déplacements. La fonction défensive n’est plus le centre de la pratique contemporaine, mais elle explique la construction particulière de l’objet et le lien entre utilité, symbole et identité basque. Le makhila accompagne aujourd’hui la marche, la représentation et les moments où un objet est remis en signe d’estime. Sa forme conserve la mémoire de ces différents usages sans se réduire à un simple accessoire.
Le cuir complète la relation entre le bâton et la main. Il peut être tressé pour former la poignée ou la dragonne, puis ajusté et fini afin de rester agréable lors de la marche. La tension du tressage, la régularité des passages et la qualité des bords influencent le confort. Une poignée doit résister aux manipulations répétées tout en gardant une souplesse suffisante. Une dragonne accompagne le geste sans se détendre rapidement. Ces détails sont peu visibles à distance, mais ils déterminent la manière dont le makhila se tient et se transmet.
L’atelier rassemble plusieurs générations et plusieurs parcours. Xavier Retegui a rejoint la maison après une carrière de joueur de pelote et a été formé par Charles Bergara. Il a reçu le titre de Maître d’art en 2019 et s’est engagé dans la transmission des savoir-faire du makhila à Liza Bergara. D’autres artisans travaillent le bois, le cuir, les finitions et les makhilas d’honneur. Certains ont été formés directement dans l’atelier ; d’autres ont rejoint l’équipe après une expérience en menuiserie ou dans le cadre d’une reconversion. Cette diversité entretient une continuité sans figer les gestes dans une seule génération.
La transmission concerne aussi l’entretien des néfliers. Un apprenti apprend à prendre soin des arbres, à les marquer et à les écorcer avant d’aborder les étapes suivantes. Cette connaissance du végétal est indissociable de la fabrication : la qualité du futur bâton dépend de la manière dont la tige a grandi, du moment où elle est prélevée et du temps qui lui est ensuite accordé. Le métier associe donc observation du paysage, préparation du bois, travail de l’objet et mémorisation de tours de main qui ne s’acquièrent pas en quelques séances.
L’Atelier Ainciart Bergara accueille les visiteurs à Larressore pour leur faire découvrir la fabrication du makhila. La visite libre permet de voir les espaces de travail, les réserves de bois et les objets qui témoignent de la continuité de la maison. Elle donne un autre regard sur un bâton dont la forme paraît simple, mais qui rassemble des années de séchage, des gestes de menuiserie, du travail du cuir, de la gravure et des finitions métalliques. Les personnes qui souhaitent commander peuvent échanger avec l’atelier sur la taille, le poids, les matières, le décor et l’usage envisagé.
La maison porte plusieurs distinctions liées à son histoire et à la rareté de son savoir-faire. Le makhila Ainciart Bergara est inscrit à l’inventaire des métiers d’art rares au titre de la convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel. L’atelier a reçu le label Entreprise du Patrimoine Vivant, renouvelé en 2022. Jean Bergara a obtenu le titre de Meilleur Ouvrier de France en 1936 comme fabricant de cannes basques Makila ; la famille a également reçu des médailles lors d’expositions universelles. Ces reconnaissances documentent une continuité artisanale qui se mesure autant par les gestes conservés que par les objets produits.
À Larressore, l’Atelier Ainciart Bergara fait vivre une relation singulière entre le bois de néflier, le cuir de chevreau et le maillechort. Le makhila naît d’un temps de préparation exceptionnellement long, puis d’un travail précis où se rencontrent l’ajustement du bâton, la coloration du bois, le tressage, la gravure et la finition. La pièce peut accompagner la marche, être remise comme objet honorifique ou conserver la mémoire d’une famille et d’un territoire. La maison poursuit cette fabrication sur mesure en transmettant ses gestes à une nouvelle génération d’artisans.