À Sorèze, dans le Tarn, Camille Routélous développe un atelier de design textile et de tapisserie décoration fondé sur une matière peu commune : le cheveu. Elle explore ses qualités, ses usages et ses possibilités de transformation pour créer des textiles, du mobilier, des objets d’ameublement, des éléments de scénographie et des pièces sensibles. Son approche associe recherche, conception et fabrication. Elle ne considère pas le cheveu comme un simple résidu, mais comme une fibre kératinique qui peut entrer dans une nouvelle histoire lorsqu’elle est triée, mélangée, transformée et intégrée à une composition.
Le travail de Camille Routélous se situe à la croisée du design, de l’artisanat d’art et de l’expérimentation. L’atelier accompagne des projets de professionnels et de particuliers en design d’espace, en scénographie, en textile et en mobilier. Il développe aussi ses propres pièces, en utilisant des matières naturelles ou issues de filières alternatives, notamment le réemploi et le recyclage. Cette double activité permet de passer d’une recherche sur la matière à un objet concret, puis d’observer comment cet objet prend place dans un intérieur, une exposition ou un environnement de travail.
Le cheveu possède des caractéristiques physiques qui le rendent intéressant pour la création textile. Sa structure, sa finesse, sa souplesse et sa résistance ne produisent pas le même effet qu’une fibre végétale ou qu’une laine. Camille Routélous étudie cette matière depuis une dizaine d’années afin d’en comprendre les comportements et de lui trouver des débouchés. Le cheveu peut être associé à la laine, transformé en fil ou intégré à des textiles dont la surface garde une présence particulière. La fibre devient alors visible par sa texture, sa densité et la manière dont elle capte la lumière.
La collecte constitue une première étape de cette démarche. Les cheveux proviennent de salons de coiffure partenaires, puis sont triés avant d’être mélangés à de la laine. Cette relation avec les salons donne une origine concrète à la matière et ouvre un circuit de récupération. Les cheveux coupés ne sont plus seulement liés à un geste de soin ; ils deviennent une ressource qui peut rejoindre un projet d’ameublement ou de décoration. Le tri permet d’écarter ce qui ne convient pas à l’usage prévu et de préparer une matière plus régulière pour les étapes suivantes.
La transformation s’effectue en coopération avec des manufactures textiles d’Occitanie. Les cheveux et la laine sont convertis en fils et en textiles qui peuvent ensuite entrer dans des pièces de mobilier ou de décoration. Cette organisation associe l’expérimentation menée par l’atelier à des compétences de fabrication textile. Le projet ne repose donc pas sur un effet visuel isolé : il demande de réfléchir aux fibres, aux mélanges, aux procédés et à la façon dont une surface se comportera une fois tendue, rembourrée, pliée ou installée dans l’espace.
Le tissage donne au mélange de cheveux et de laine une structure lisible. Les fils se croisent, se rapprochent ou s’espacent selon une trame. Cette construction modifie le toucher, la densité et la transparence du textile. Une surface plus serrée peut apporter un aspect plein et enveloppant. Un tissage plus ouvert laisse davantage circuler la lumière et révèle les différences entre les fibres. Le motif ne vient pas seulement de la couleur : il naît aussi du rythme des fils, de leur irrégularité et de leur rencontre avec la lumière.
La tapisserie décoration permet d’inscrire cette matière dans des usages domestiques. Un pouf, une assise, un coussin, une tête de lit ou un paravent ne demandent pas les mêmes caractéristiques. Un élément destiné à être touché doit rester agréable. Un meuble doit associer une surface textile à une structure adaptée. Un paravent doit tenir dans l’espace, organiser une séparation et conserver une présence légère. Camille Routélous étudie ces relations entre la matière, la forme et l’usage afin que l’expérimentation reste liée à un objet réellement habitable.
La collection d’assises Ao illustre ce passage de la fibre au mobilier. Ces assises utilisent un tissu cheveux-laine et un rembourrage en cheveux. La matière extérieure donne sa texture et sa perception à l’objet, tandis que le remplissage participe au volume et au confort. Une assise ne se découvre pas seulement par le regard : elle est éprouvée par le corps, par la pression et par la durée. Le choix de la densité, de la forme et de l’enveloppe textile doit donc répondre à une relation directe avec la personne qui s’y installe.
Alba, un paravent isophonique, associe également le textile cheveux-laine à une recherche sur l’espace. Le feutre aiguilleté, le tissu et la teinture végétale composent une surface qui ne sert pas uniquement à séparer deux zones. Le projet a été conçu pour améliorer le confort acoustique et développé avec des ingénieurs. La matière devient alors un intermédiaire entre le son, la lumière et l’architecture intérieure. Elle peut atténuer une sensation de résonance, créer une limite visuelle et introduire une présence organique dans un environnement construit.
Le paravent Confident montre une autre possibilité d’usage. Fabriqué avec le même univers de textile cheveux-laine et rembourré en cheveux, il peut servir de séparation ou de tête de lit. La pièce change ainsi de fonction selon la manière dont elle est installée. Cette polyvalence demande de travailler la proportion, la stabilité et le rapport entre les deux faces. La matière n’est pas seulement appliquée sur un support ; elle participe à la manière dont l’objet organise la chambre, le repos ou la circulation dans une pièce.
Les textiles en cheveux peuvent aussi devenir des objets plus petits et plus personnels. Camille Routélous parle d’objets amulettes et sensibles, c’est-à-dire de pièces qui entretiennent une relation avec le corps, la mémoire et l’attachement. Le cheveu est une matière chargée d’histoire parce qu’il provient directement d’une personne. Une création qui le transforme conserve quelque chose de cette origine tout en lui donnant une nouvelle forme. L’objet peut alors être regardé, touché ou gardé comme une présence discrète, à la frontière du textile et de l’intime.
La recherche de l’atelier s’étend à la valorisation d’autres matières naturelles ou rebuts. Les fibres, les stocks existants, les matériaux récupérés et les ressources issues de circuits courts sont étudiés selon leur potentiel. Chaque matière apporte ses propres contraintes : une longueur, un poids, une couleur, une résistance ou une réaction à l’humidité. Le travail de conception consiste à ne pas les uniformiser à tout prix. Il s’agit plutôt de trouver une forme qui respecte leurs différences et leur donne une fonction claire dans l’objet final.
Cette attention aux ressources s’inscrit dans une démarche éco-responsable. Le réemploi ne se réduit pas à donner une apparence ancienne à un objet neuf. Il conduit à repenser le cycle de la matière, depuis sa collecte jusqu’à sa transformation et son usage. Le choix d’une fibre récupérée peut modifier le dessin, le procédé ou la finition. Il oblige aussi à accepter une part de variation. Un textile issu de matières alternatives porte des nuances, des irrégularités et une histoire qui le distinguent d’une surface industrielle parfaitement constante.
Le design global développé par l’atelier comprend la conception, la fabrication, la direction artistique et le conseil. Un projet peut commencer par une question sur l’habitat, le confort ou la scénographie. Camille Routélous observe alors le lieu, les usages prévus, les matériaux déjà présents et la manière dont le public ou les habitants vont rencontrer la pièce. Le textile intervient ensuite comme une réponse possible à une question d’espace. Il peut filtrer, isoler, envelopper, décorer, orienter un parcours ou donner une identité tactile à une zone.
Le prototypage permet d’éprouver ces choix. Une maquette textile révèle la tenue d’un tissage, la réaction d’un assemblage ou l’effet d’une couleur. Un échantillon aide à comparer la densité d’une surface, la douceur d’un rembourrage et la façon dont les fibres répondent à la lumière. Dans le cas du cheveu, cette étape permet aussi de comprendre l’équilibre entre la matière visible et la structure qui la maintient. Le prototype n’est pas une miniature décorative : c’est un outil de dialogue entre l’idée, la technique et l’usage.
La coopération occupe une place centrale dans les projets de l’Atelier Camille Routélous. Les manufactures textiles, les artisans, les artistes, les ingénieurs et les commanditaires peuvent apporter des compétences différentes. Une recherche sur la matière gagne à être confrontée à la réalité d’un procédé, à la résistance d’un support ou aux contraintes d’un bâtiment. Cette organisation permet de conserver une ambition expérimentale sans perdre le contact avec la fabrication. Elle favorise aussi l’émergence de solutions qui n’auraient pas été possibles dans un seul champ de pratique.
La transmission passe par des ateliers de découverte. Les participants peuvent fabriquer un coussin en matières naturelles et découvrir les outils et les étapes de la tapisserie décoration. Ils peuvent aussi s’initier au tissage de fibres naturelles, notamment aux cheveux. Ces expériences rendent visible la transformation de la matière. Trier, préparer, tendre, croiser et assembler permettent de comprendre qu’un textile n’est pas une surface apparue spontanément. Il résulte d’une succession de décisions et de gestes qui donnent une direction à la fibre.
À Sorèze, l’Atelier Camille Routélous développe ainsi un vocabulaire textile singulier autour du cheveu, de la laine et des matières naturelles. Les paravents, les assises, les coussins, les têtes de lit, les objets sensibles et les projets de scénographie associent une recherche sur la ressource à une réflexion sur l’espace. Le textile cheveux-laine, les rembourrages en cheveux, le feutre et la teinture végétale composent des surfaces qui se regardent, se touchent et modifient l’acoustique ou la circulation. Cette pratique relie la tapisserie décoration à un design attentif aux usages, aux coopérations et à la transformation de matières auparavant peu considérées.