Aux Ponts-de-Cé, en Maine-et-Loire, Marie fait vivre l’Atelier de Panthéa autour de l’enluminure, de la peinture médiévale, du dessin manga et de la transmission du dessin. Son univers rapproche deux imaginaires que l’on oppose parfois trop vite : d’un côté, les manuscrits anciens, les lettres ornées, les créatures fantastiques et la feuille d’or ; de l’autre, les lignes expressives, les personnages et le dynamisme du manga. Le point commun se trouve dans l’attention portée au trait, à la composition et à la couleur. L’atelier propose des œuvres originales ainsi que des temps d’apprentissage pour comprendre les gestes qui donnent leur présence aux images.
Marie dessine depuis l’enfance. Elle commence à pratiquer à l’âge de six ans et se forme pendant dix années auprès d’un artiste installé à Paris, de six à seize ans. La découverte de l’enluminure ouvre ensuite une nouvelle direction : les pigments, le parchemin, les encres, les motifs et l’or permettent de construire une image par couches successives, avec une patience qui rappelle le travail des anciens manuscrits. En 2019, elle crée son atelier aux Ponts-de-Cé. Cette implantation accompagne une activité à la fois artistique et pédagogique, où la réalisation d’une œuvre et l’explication des techniques se répondent.
L’enluminure ne consiste pas seulement à colorer une page. Elle organise une relation entre le texte, les lettres et l’image. Une initiale peut devenir le point de départ d’une scène, d’un décor végétal ou d’un bestiaire. Les formes doivent rester lisibles tout en accueillant des détails : feuillages, entrelacs, animaux réels ou fantastiques, bordures et petits motifs. La feuille d’or ajoute une lumière particulière, mais sa présence dépend de la préparation de la surface, du dessin et de la manière dont les autres couleurs l’entourent. Le résultat tient autant à la précision du tracé qu’à l’équilibre entre les zones mates, les accents lumineux et les espaces laissés au support.
Dans son approche, Marie cherche un dialogue entre tradition et création contemporaine. Elle s’intéresse aux manuscrits anciens, à la peinture médiévale et aux recettes de couleur héritées de pratiques anciennes, tout en laissant une place au manga et à une expression plus actuelle. L’encre de Chine peut servir à préciser une ligne ou à donner de la profondeur à un dessin. La dorure attire le regard vers une lettre ou un détail. Une composition inspirée par le Moyen Âge peut ainsi conserver ses principes de construction sans devenir une simple copie historique. De la même façon, le dessin manga bénéficie d’un travail attentif sur les silhouettes, les expressions et le mouvement.
La matière colorée occupe une place centrale dans cette recherche. L’atelier fabrique certains pigments à partir d’éléments naturels, notamment des coquilles d’œuf, des os et des fleurs du jardin. La cochenille est employée pour obtenir des rouges éclatants. Ces origines donnent aux couleurs une histoire et une texture qui ne se résument pas à un nuancier prêt à l’emploi. Préparer un pigment demande de tenir compte de la matière de départ, de sa réduction et de son mélange. La couleur doit ensuite trouver sa place sur le support sans masquer le dessin ni perdre la finesse des détails.
Le choix du parchemin prolonge cette attention aux matériaux. Marie travaille avec du parchemin fabriqué à partir de peaux récupérées auprès d’abattoirs, en collaboration avec le parcheminier Patrice Hébrard. Ce support possède une présence propre : il n’est pas une feuille parfaitement uniforme, mais une matière dont la surface, la tension et la préparation influencent le geste. Avant de peindre, il faut pouvoir l’observer et l’apprivoiser. La qualité du tracé, la pose des couches et la tenue de la dorure dépendent de cette relation entre le pigment, l’outil et le support.
Le travail de l’enlumineuse comprend plusieurs savoir-faire qui se complètent. La taille du calame ou de la plume doit produire une pointe adaptée au trait recherché. La calligraphie demande de comprendre la construction des lettres, leur rythme et l’espace qu’elles occupent sur la page. L’étude du latin et des anciens manuscrits apporte un contexte aux textes et aux formes. La peinture médiévale exige de composer avec les recettes de couleur, les aplats, les rehauts et les détails. La feuille d’or, quant à elle, transforme la lumière de la page et réclame une préparation suffisamment régulière pour être posée avec précision. Marie réunit ces pratiques dans une démarche où le geste manuel reste visible sans sacrifier la netteté de l’ensemble.
Les œuvres originales de l’Atelier de Panthéa peuvent s’inscrire dans plusieurs registres. Une peinture médiévale développe un décor, une scène ou une créature en s’appuyant sur les formes de l’imaginaire ancien. Une enluminure met en relation une lettre, un texte et une bordure composée. Un dessin manga privilégie davantage le personnage, l’attitude, le visage et l’énergie du trait. Ces approches ne sont pas traitées comme des activités séparées : elles se nourrissent mutuellement. L’observation des miniatures apprend à construire un espace réduit et riche en signes ; le manga pousse à rendre une pose ou une émotion immédiatement lisible ; la calligraphie rappelle que la ligne peut être à la fois écriture et motif.
La transmission est une composante forte de l’atelier. Les cours d’enluminure sont accessibles sans expérience préalable du dessin et se déroulent en petits groupes de cinq personnes au maximum. L’apprentissage commence par la préparation du parchemin et la fabrication des pigments, puis avance vers la pose des couleurs, le dessin médiéval et la dorure. Les participants réalisent une page enluminée comprenant un texte, des initiales, des motifs et des créatures fantastiques. La progression permet de comprendre pourquoi une couleur se pose par couches, comment une lettre structure la page et comment l’or devient un élément de composition plutôt qu’un simple effet décoratif.
Les séances accordent aussi une place aux récits et aux anecdotes liés à l’histoire de l’enluminure. Comprendre les usages d’un manuscrit, la fonction d’une lettre ornée ou la circulation des techniques aide à regarder autrement les motifs. Le bestiaire médiéval, les végétaux et les signes décoratifs deviennent alors des sujets d’observation autant que des modèles. L’objectif n’est pas de reproduire mécaniquement une page ancienne, mais de se familiariser avec une grammaire visuelle et de l’utiliser pour construire une réalisation personnelle.
La calligraphie médiévale complète cette découverte. Elle se pratique à la plume d’oiseau ou à la plume métallique, selon le type de trait recherché. Le travail porte sur la construction des lettres, leur inclinaison, l’épaisseur des pleins et la régularité des espaces. L’histoire de l’écriture entre le VIIe et le XVe siècle donne des repères pour distinguer des formes et comprendre leur évolution. Une lettre bien construite peut ensuite devenir l’ossature d’une enluminure : elle accueille un motif, s’intègre à une bordure ou dialogue avec une scène peinte.
L’atelier s’adresse aux enfants comme aux adultes, avec des cours, des stages pendant les vacances et des ateliers consacrés au dessin, au manga, à l’anatomie ou à l’enluminure médiévale. Cette diversité permet d’aborder la pratique par différents chemins. Une personne attirée par les personnages peut commencer par le manga et explorer ensuite la ligne décorative ou la composition d’une initiale. Une personne intéressée par les manuscrits peut entrer par la calligraphie, la fabrication des couleurs et le travail du parchemin. Dans tous les cas, l’accompagnement repose sur l’observation et la pratique progressive des outils.
Marie défend également une relation attentive à la nature et à la durée. L’emploi de fleurs du jardin, de coquilles d’œuf, d’os et de cochenille pour certains pigments donne à la couleur une dimension concrète. Le parchemin issu de peaux récupérées s’inscrit dans la même réflexion sur la matière disponible et sa transformation. Cette orientation ne retire rien à l’exigence esthétique : elle invite au contraire à regarder les supports, les pigments et les outils comme des éléments actifs de la création. Les irrégularités, les variations de teinte et la lumière de l’or participent à l’identité de chaque pièce.
Aux Ponts-de-Cé, l’Atelier de Panthéa réunit ainsi une pratique de peintre enlumineuse, une recherche autour des pigments et du parchemin, une connaissance de la calligraphie médiévale et une ouverture vers le dessin manga. Les œuvres originales prennent forme dans cet échange entre manuscrits, nature et imaginaire contemporain. Les cours rendent les techniques accessibles par des réalisations concrètes : préparer un support, produire une couleur, construire une lettre, poser une couche, travailler un motif et faire dialoguer le dessin avec la feuille d’or. Cette continuité entre création et transmission donne à l’atelier une identité singulière, fondée sur la précision du geste et la liberté des images.