À Pantin, l’Atelier Dreieck se consacre à la reliure d’art, à la restauration des ouvrages et à la création d’objets autour du livre. Marion Huchet y développe une pratique qui fait dialoguer la précision de la reliure traditionnelle avec des projets contemporains, des livres d’artistes, des boîtes et des pièces conçues pour des usages particuliers. Le livre est considéré dans toutes ses dimensions : les feuillets, la couture, la couverture, le dos, les matériaux, la prise en main et la relation entre le contenu et la forme extérieure. Cette attention permet de traiter aussi bien un ouvrage ancien à préserver qu’un projet neuf qui demande une structure originale.
L’histoire de l’atelier est liée à la rencontre de Marion Huchet et Anne-Claire Fessard à l’école Estienne, où elles ont étudié la reliure-dorure. Après leurs expériences dans différents ateliers, elles ont créé Dreieck pour réunir un savoir-faire de reliure soignée et une volonté d’expérimentation. L’activité s’est ensuite poursuivie autour de Marion Huchet, avec la collaboration d’Anaïs Hurbain. Le parcours explique l’identité du lieu : connaître les structures classiques permet de les réaliser avec justesse, mais aussi de réfléchir à d’autres façons de relier un ouvrage lorsque le projet, le matériau ou le récit l’exige.
La reliure traditionnelle reste un domaine central. L’atelier travaille notamment le plein cuir, les structures en toile et les papiers marbrés, en accordant de l’attention à la solidité de la couture, à la couvrure et à la finition. Une reliure doit protéger les feuillets tout en laissant le livre s’ouvrir avec aisance. Le choix d’une structure dépend du format, de l’épaisseur, de la souplesse du papier et de la manière dont l’ouvrage sera consulté. Le cuir peut donner une enveloppe résistante et profonde ; la toile offre une autre relation à la surface ; le papier marbré introduit un décor qui se déploie sur les plats ou les gardes. Chaque décision agit à la fois sur l’usage et sur l’apparence.
Le site de l’atelier présente plusieurs formes de reliure moderne. Les emboîtages à dos plat, les reliures suisses, les reliures à la japonaise et les leporellos permettent de varier la façon dont les pages sont réunies et dont la couverture accompagne le mouvement du livre. Une structure peut être simplifiée pour faire ressortir une ligne très épurée, ou conserver davantage d’éléments traditionnels lorsque l’ouvrage l’appelle. La recherche porte sur la compatibilité entre le contenu et la construction. Un texte, une série d’images ou un ensemble de planches ne se manipule pas de la même façon, et la reliure doit répondre à cette réalité sans enfermer le livre dans un format automatique.
La restauration constitue une autre part précise du métier. Elle concerne la réparation d’une reliure existante, le renforcement des coins abîmés, la reprise des coiffes, la réparation des déchirures du papier, le comblement de manques dans le cuir et le dépoussiérage. Le but n’est pas de donner à tous les livres une apparence neuve et uniforme. Il s’agit de retrouver une structure suffisamment stable pour permettre la consultation, de ralentir les dégradations et de conserver les caractéristiques de l’ouvrage. La restauration demande donc d’observer avant d’intervenir : il faut comprendre comment les feuillets sont attachés, où se trouvent les fragilités et quels matériaux peuvent être employés sans créer un déséquilibre.
Un livre de famille, un ouvrage ancien ou une série de volumes peut porter les traces de plusieurs générations de consultation. Les coins frottés, le cuir assoupli, les pages déchirées et les poussières racontent un usage, mais ils peuvent aussi gêner l’ouverture et fragiliser la structure. Les interventions de l’atelier cherchent à rendre au livre une aisance de manipulation. La réparation des déchirures, le nettoyage et la consolidation répondent à des problèmes concrets, tandis que le choix des matériaux et des teintes permet de respecter autant que possible l’identité de la reliure. La relation entre conservation et usage reste au cœur de la décision.
Le livre d’artiste ouvre un espace plus expérimental. L’atelier travaille sur des ouvrages uniques ou sur des séries numérotées qui peuvent réunir typographie, gravure sur bois, aquatinte, dessins originaux ou photographie. Dans ce cadre, la reliure ne vient pas seulement habiller un contenu déjà constitué. Elle participe à l’œuvre globale. La structure, la manière de tourner les pages, la présence du dos, la tension d’une couture et le choix des matériaux peuvent prolonger le récit ou le concept. Les conseils techniques servent à trouver une construction qui respecte les images et le texte, tout en donnant au lecteur une expérience physique du livre.
Cette recherche se retrouve dans les projets de reliure de création présentés par Dreieck. Une couture copte apparente peut laisser visibles les fils et donner un rythme au dos. Une reliure Bradel peut associer une construction classique à un papier plus inattendu, avec une dorure réalisée à la main. Une reliure en plein cuir peut recevoir un décor conçu pour dialoguer avec l’ouvrage. L’atelier montre aussi des reliures expérimentales pour des planches tactiles, où la structure doit permettre de relier des éléments en relief et de les rendre consultables par le toucher. La technique est alors choisie en fonction de la forme, du récit, des contraintes de manipulation et de la place donnée au lecteur.
Les matériaux de Dreieck ne se limitent pas au cuir et au papier. La présentation du lieu mentionne aussi la toile, le bois et le plexiglas. Ces matières peuvent entrer dans des couvertures, des étuis, des boîtes ou des prototypes. Leur comportement n’est pas identique : le papier se plie et se contrecollé, le carton donne une épaisseur, le bois apporte une rigidité, tandis que le plexiglas introduit une transparence et une autre façon de percevoir l’objet. Le travail consiste à tester les assemblages et à construire une solution qui reste manipulable. Une matière singulière ne suffit pas à faire un objet réussi ; elle doit trouver une place cohérente dans une structure qui protège et accompagne le contenu.
Les boîtes sur mesure prolongent naturellement la reliure. Elles peuvent servir d’écrin, de boîte de conservation ou de contenant pour un ensemble de documents. Leur fabrication demande de réfléchir aux dimensions, à l’ouverture, au maintien de l’objet et à la manière dont la boîte sera rangée ou présentée. Une boîte peut être sobre afin de laisser le livre au premier plan, ou adopter une finition qui forme un ensemble avec l’ouvrage. Le choix du papier, de la toile, du cuir ou d’un autre revêtement agit sur la résistance, le toucher et la perception de l’objet. L’atelier réalise ces contenants pour des projets particuliers et pour des commandes liées à des univers artistiques ou professionnels.
Dreieck intervient aussi sur des travaux en série. Le site décrit des petites et moyennes séries de livres d’artistes, de boîtes et de reliures, ainsi que des productions plus étendues dans le domaine du packaging : pochettes complexes, boîtes ou étuis en papier plié, façonnage et contrecollage de cartons. Une série ne supprime pas le besoin de précision. Il faut maintenir une structure régulière, organiser les étapes et surveiller les différences de matière qui peuvent apparaître d’un exemplaire à l’autre. L’atelier peut intervenir sur l’exécution ou participer à la recherche, aux essais et à la maquette. Cette capacité à passer du prototype à la série relie la conception et la réalisation.
Les collaborations avec des artistes contemporains, des designers, des graphistes et des photographes occupent une place dans l’univers de l’atelier. Un projet peut demander de relier un livre détourné, d’inventer une structure pour une œuvre papier ou de transformer un contenu imprimé en objet. La difficulté n’est pas seulement de trouver une forme originale. Il faut préserver la lisibilité, respecter les contraintes d’ouverture et permettre au matériau de rester durable dans l’usage. Les échanges servent à préciser le récit, les images, le nombre de pages, la destination de l’objet et la place de la reliure dans l’ensemble. Le résultat se construit par essais successifs et par ajustements.
Le travail de recherche peut également associer des savoir-faire extérieurs. Pour certains projets, la reliure est accompagnée par de la gravure, de la typographie, de la dorure ou du papier marbré réalisés par d’autres professionnels. Cette organisation permet d’intégrer plusieurs techniques sans confondre leurs rôles. Le relieur pense la structure, les proportions et la compatibilité des éléments ; les autres spécialistes apportent leurs propres gestes et leurs matières. La coordination devient alors une partie de la conception, avec une attention donnée aux épaisseurs, aux temps de réalisation et à la façon dont les interventions vont se rencontrer sur l’objet fini.
La transmission complète cette activité. L’Atelier Dreieck présente des cours et des ateliers d’initiation autour de la reliure, notamment la couture copte et la réalisation d’une couverture cartonnée. Ces propositions permettent de découvrir les premiers gestes, de comprendre la construction d’un petit livre et de faire l’expérience de la précision nécessaire à chaque étape. La personne qui apprend ne reçoit pas seulement un objet terminé : elle observe la préparation des cartons, le pliage, la couture et la couvrure. Les ateliers sur mesure peuvent aussi être adaptés à un groupe ou à un projet particulier, lorsqu’il s’agit d’explorer une technique, une structure ou une question liée au livre d’artiste.
La relation au livre peut être intime, professionnelle ou artistique. Un particulier peut confier un ouvrage ancien auquel il est attaché ; un artiste peut chercher une forme capable de porter une série d’images ; une entreprise peut demander un étui ou une boîte pour présenter un objet. Dans chaque cas, la reliure doit tenir compte du contexte d’utilisation. Le degré de protection, la facilité de consultation, la résistance des matériaux et le caractère visuel de la pièce ne sont pas les mêmes. L’atelier adapte sa réflexion à cette diversité et fait de la structure un moyen de relier la matière, le contenu et la personne qui découvrira l’objet.
À Pantin, l’Atelier Dreieck réunit ainsi reliure traditionnelle, restauration, création contemporaine, cartonnage, boîtes et travaux en série. Cuir, papier, toile, carton, bois et plexiglas deviennent les éléments d’une recherche où chaque structure est choisie pour son rapport au livre. Les coutures, les emboîtages, les couvertures, les étuis et les décors ne sont pas dissociés de la manière dont l’ouvrage sera ouvert, conservé ou transmis. Avec Marion Huchet et les collaborations de l’atelier, la reliure apparaît comme un métier de précision qui protège les pages tout en donnant au livre une présence matérielle, graphique et durable.