À Paris, l’Atelier du Nombre d’Or développe une pratique de la dorure à la feuille qui relie restauration, réédition et création contemporaine. Bruno Toupry, maître artisan doreur formé à l’École Boulle, a fondé l’atelier en 2005 après un apprentissage auprès de maîtres doreurs. Son travail porte notamment sur les mobiliers et objets d’art dorés ou polychromés des XVIIe et XVIIIe siècles, mais il s’étend aussi aux cadres, aux moulures, à la laque, au kintsugi, aux luminaires et aux projets sur mesure. La feuille métallique devient une surface de lumière, mais elle reste liée à la préparation du support, au dessin, au relief et à l’histoire de l’objet.
La restauration d’un mobilier doré ne commence pas par l’application de l’or. Elle demande d’abord de comprendre l’objet, sa construction, son état et les transformations qu’il a connues. Une console, un miroir, un cadre ou une boiserie peuvent présenter des soulèvements, des manques, des fissures, des repeints, des attaques d’insectes ou des zones fragilisées par les manipulations. L’atelier décrit une étude préalable qui tient compte des problèmes mécaniques, du passé de l’œuvre et de ses qualités esthétiques et historiques. Cette observation permet de choisir entre conservation, consolidation, reprise ou restauration plus visible.
La déontologie de la restauration repose sur la distinction entre les parties saines et les zones qui doivent être stabilisées. Une intervention conservatoire cherche d’abord à arrêter la dégradation et à préserver ce qui subsiste. Les raccords peuvent retrouver une continuité visuelle sans effacer les différences entre l’ancien et le nouveau. Le choix des produits, des outils et des gestes dépend du matériau, de la finition d’origine et de la place de l’objet. Un cadre destiné à accueillir une peinture ne réagit pas comme une sculpture exposée sur tous ses côtés ; une boiserie intégrée à une architecture demande une autre organisation qu’un petit meuble.
Les ornements sculptés donnent à la dorure son relief. Feuilles d’acanthe, feuilles de chêne, rinceaux, fleurettes, boutons de rose, pâquerettes et raies-de-cœur appartiennent au vocabulaire que Bruno Toupry a étudié dans la tradition des arts décoratifs français. Ces motifs ne sont pas de simples dessins appliqués à plat. Ils sont modelés, préparés, réparés puis couverts de matières dont la brillance accentue les saillies et creuse les ombres. La lumière révèle ainsi l’épaisseur du décor, la finesse d’une nervure et la relation entre une surface dorée et une partie laissée polychrome.
La réparure occupe une place particulière dans le métier de doreur. Elle consiste à reprendre ou à reconstituer des ornements sculptés lorsque des parties ont disparu ou se sont abîmées. Le travail demande d’observer les formes voisines, de comprendre leur rythme et de retrouver une proportion cohérente. Une feuille, une volute ou une moulure ne peut pas être ajoutée comme un élément indépendant : elle doit rejoindre les lignes déjà présentes et respecter le mouvement général du décor. Le dessin d’ornement, l’étude des modèles anciens et l’observation directe du mobilier nourrissent cette capacité à reconstruire sans alourdir.
La dorure à la feuille se construit sur une préparation qui conditionne l’aspect final. Le support est nettoyé, consolidé et préparé afin de recevoir les couches nécessaires. L’assiette, les apprêts et les surfaces à brunir participent à la profondeur de la couleur. La feuille d’or se pose sur une zone prête à l’accueillir, puis le doreur organise les raccords, les recouvrements et les finitions. Selon l’effet recherché et l’histoire de l’objet, la surface peut rester très lumineuse, recevoir une patine ou dialoguer avec des parties mates et polychromes.
Le brunissage donne à certaines zones une lumière plus franche. Il accentue les reliefs et distingue les parties destinées à capter le regard de celles qui doivent rester plus discrètes. La patine, au contraire, peut rapprocher une intervention de l’aspect général d’un mobilier ancien ou créer une profondeur dans une création contemporaine. Ces effets ne sont pas interchangeables : ils dépendent de la matière, de la composition et de la place de l’objet dans un intérieur. Le doreur choisit donc la finition en fonction du style, de l’usage et de la relation entre l’œuvre et la lumière ambiante.
L’atelier travaille aussi à la réédition de mobiliers ou de boiseries. Un fonds documentaire consacré aux modèles anciens, aux meubles et aux décors architecturaux aide à étudier des formes, des profils et des ornements. Une plâtrothèque conserve des modèles de boiseries qui peuvent servir de références pour une nouvelle réalisation. Rééditer ne signifie pas reproduire un objet sans réflexion : il faut comprendre l’échelle, les assemblages, les proportions et la manière dont le décor s’inscrira dans un espace actuel. Le travail peut alors rester fidèle à une tradition tout en répondant aux contraintes d’un projet contemporain.
La création de l’Atelier du Nombre d’Or se développe autour du mobilier d’art, des panneaux gravés, de l’encadrement et des luminaires dorés. Une pièce peut associer la feuille d’or à la feuille d’argent, à la laque végétale, aux pigments, au bois d’ébène, au galuchat, au bois de rose, au chêne, au cuir, à la nacre ou au parchemin. Les coquilles d’œuf, les étoffes précieuses, le vernis Martin et la fibre de carbone ouvrent d’autres contrastes de texture et de lumière. Le choix des matières donne à chaque objet sa profondeur et son caractère tactile.
Un meuble ou un objet sur mesure doit trouver son équilibre entre décor et usage. Un panneau destiné à un intérieur peut recevoir une composition très graphique, tandis qu’un luminaire doit intégrer la structure, les zones de fixation et la manière dont l’éclairage traversera ou frappera la matière. Un cadre doit accompagner l’œuvre qu’il entoure sans lui faire concurrence. Le bureau d’étude de l’atelier associe dessin, conception en trois dimensions et fabrication afin de vérifier les volumes, les proportions et les relations entre les matériaux avant la réalisation.
La laque et le kintsugi prolongent la réflexion sur la réparation et la surface. La laque traditionnelle au vernis Martin apporte une finition profonde et une relation particulière entre couleur, transparence et polissage. Le kintsugi, qui utilise l’or pour souligner les lignes d’une réparation, transforme une cassure en élément visible de la composition. Ces techniques ne se confondent pas avec la dorure d’un mobilier ancien : elles répondent à d’autres gestes, d’autres supports et d’autres effets. Elles partagent toutefois une même attention à la préparation, à la patience et au dialogue entre matière et lumière.
La pratique de Bruno Toupry s’inspire des arts décoratifs français, notamment des motifs et des compositions des XVIIe et XVIIIe siècles. Jean Bérain, André-Charles Boulle, Charles Cressent, Jean-Charles Delafosse, Armand-Albert Rateau et d’autres créateurs forment un environnement historique pour comprendre les formes, les rythmes et les rapports entre sculpture, mobilier et décor. Cette culture ne conduit pas à figer le travail dans une époque. Elle sert à reconnaître les structures d’un motif, à mesurer la place du vide et à inventer des objets où la tradition peut rencontrer une esthétique plus épurée.
Le vide joue un rôle dans la direction artistique annoncée par l’atelier. Une surface dorée n’a pas besoin d’être remplie partout pour produire un effet de richesse. Un espace laissé libre peut isoler un motif, faire respirer un panneau ou accentuer la ligne d’un meuble. La lumière circule alors entre les zones brillantes, les parties mates et les matériaux plus absorbants. Cette composition demande de penser l’objet dans son environnement, avec la distance de regard, les ombres et les déplacements des personnes qui le verront.
L’atelier met en avant une démarche autour de l’or tracé du lingot à la feuille et présenté comme ne provenant pas de zones de conflit. Cette exigence relie le choix de la matière à la responsabilité de sa provenance. Pour un projet de dorure, la feuille n’est pas un simple revêtement : sa couleur, son titre, sa finesse et sa réaction au brunissage participent au résultat. Le choix doit aussi rester cohérent avec la nature de l’objet et avec les autres matériaux retenus. La transparence de la démarche matière complète ainsi la précision du geste.
La transmission occupe une place structurée dans l’activité. Des cours pratiques abordent la dorure à la feuille, la polychromie, le dessin d’ornement, la fabrication, la restauration, les patines, les effets de matière et la laque chipolin. Les participants peuvent ainsi comprendre les étapes qui séparent un support brut d’une surface dorée, mais aussi les relations entre dessin, relief, couleur et finition. Une formation pratique demande de manipuler les outils, de préparer les matières et d’observer les réactions du support plutôt que de mémoriser une suite de gestes isolés.
Le contexte parisien de l’atelier s’inscrit dans la tradition du Faubourg Saint-Antoine. Le lieu réunit des artisans d’art et des artistes dont les métiers peuvent se compléter : doreurs, sculpteurs, peintres, tapissiers et menuisiers. Cette proximité facilite les échanges autour d’un mobilier, d’un décor ou d’un objet qui nécessite plusieurs compétences. Une restauration peut demander une intervention sur la structure, la sculpture, la polychromie et la dorure ; une création peut associer bois, laque, métal, textile et lumière. Le dialogue entre métiers aide à conserver une cohérence d’ensemble.
Pour une restauration, les informations utiles concernent l’histoire connue de l’objet, son usage, ses transformations, les zones fragiles et les conditions dans lesquelles il sera conservé. Pour une création, le projet gagne à préciser les dimensions, la fonction, la palette, les matières souhaitées et la relation avec l’intérieur ou la marque qui l’accueillera. Un premier dessin, un échantillon et une étude des volumes permettent d’accorder les choix avant la fabrication. La réalisation reste ensuite guidée par l’état réel du support et par les réactions des matières rencontrées.
À Paris, l’Atelier du Nombre d’Or associe ainsi conservation, dorure à la feuille, création, laque, encadrement et transmission. Bruno Toupry y met son expérience des mobiliers dorés et polychromés au service d’objets anciens, de rééditions et de projets contemporains. Feuille d’or, bois, pigments, cuir, nacre, parchemin, laque et matériaux précieux composent une palette qui peut prendre la forme d’un cadre, d’un panneau, d’un luminaire ou d’un meuble d’art. La lumière révèle le relief, mais c’est l’étude du support, du dessin et de l’histoire de l’objet qui donne à la dorure sa justesse.