À Avène, dans l’Hérault, l’Atelier KORIN développe une pratique de la laque qui associe matière, lumière et mémoire. Corinne Godefroy se présente comme artiste peintre laqueuse et construit des œuvres où la surface devient le lieu d’un dialogue entre profondeur, texture et mouvement. Son univers prend racine dans l’intime et dans le ressenti. Une émotion, un souvenir ou une idée persistante peuvent devenir le point de départ d’une recherche plastique, avant de se transformer en formes, couleurs, textures et gestes. La réalisation avance par essais, reprises et séries, avec le temps long propre à la laque.
Le parcours de Corinne Godefroy relie dessin, histoire de l’art, peinture et décoration. Après un baccalauréat orienté vers le dessin et l’histoire de l’art, elle a fréquenté les Beaux-Arts d’Aix-en-Provence. Un long séjour en Afrique lui a ensuite permis de peindre à l’huile et d’exercer le métier de décoratrice. Cette expérience a nourri son regard sur les surfaces, les motifs et les rapports de couleur. De retour en France, elle découvre la laque et s’intéresse particulièrement à l’incrustation de coquilles d’œuf, appelée rankaku. Cette rencontre devient le début d’un apprentissage régulier et d’une recherche personnelle.
La formation de laqueuse se poursuit auprès de maîtres asiatiques. Le site de l’Atelier KORIN cite notamment Luong Thi An Tuyet et Nguyen Duc Huy, maîtres laqueurs vietnamiens et professeurs à l’université des Arts de Hué. Cette transmission apporte une connaissance des techniques traditionnelles et de leur précision. Elle ne conduit pas à une reproduction figée : Corinne Godefroy s’en sert pour développer une approche qui lui est propre. La laque devient un médium capable d’accueillir des images intérieures, des traces, des oppositions de matière et des compositions qui évoluent au fil des expérimentations.
La laque végétale utilisée dans certaines créations provient de la sève d’un arbre à laque. L’Atelier KORIN présente la laque vietnamienne Cay Son, issue du Rhus succedanea. La récolte et la préparation de cette matière sont longues. Le latex recueilli après les incisions du tronc est stocké, puis décanté et travaillé pour obtenir une laque transparente ou ambrée. Le barattage manuel modifie progressivement la matière et demande plusieurs jours avant d’atteindre une transparence adaptée. La laque noire repose sur un processus d’oxydation différent. Ces transformations expliquent la valeur particulière d’un médium qui ne se réduit pas à un simple vernis décoratif.
La laque européenne appartient à une autre famille de matières. Les vernis modernes permettent de travailler dans des conditions distinctes de celles de la laque végétale tout en conservant une recherche de profondeur et de régularité. Les créations de l’Atelier KORIN peuvent ainsi associer plusieurs traditions techniques. Le support, généralement en bois dur, reçoit un apprêt en couches multiples. Chaque couche doit sécher avant d’être poncée avec soin. Le site indique qu’un temps de deux à six jours peut être nécessaire entre deux applications et qu’une œuvre terminée peut comporter plus de vingt couches. Le ponçage sous l’eau, réalisé avec des abrasifs de plus en plus fins, égalise la surface et prépare la suivante.
Cette succession de dépôts, de séchages et de polissages donne à la laque sa profondeur. Une surface brillante ne vient pas seulement d’une dernière couche : elle dépend de la préparation du support, de la planéité obtenue au ponçage et de la régularité de chaque étape. Le temps de fabrication reste donc lié à la matière. La laque végétale demande en outre des conditions de température et d’humidité adaptées pour polymériser. L’artiste doit composer avec ces contraintes plutôt que les considérer comme de simples détails techniques. La lenteur devient une composante de l’œuvre, car elle laisse place à l’observation et aux ajustements.
Le rankaku introduit les coquilles d’œuf dans la surface laquée. Des fragments de coquilles de poule, de canard ou de caille sont posés bord à bord sur une couche encore fraîche. Ils sont ensuite recouverts par des couches successives de laque. Le ponçage fait réapparaître les éclats clairs et révèle un dessin de blancs subtils, parfois parcouru de craquelures. Les interstices entre les fragments doivent être progressivement remplis pour obtenir une surface lisse. Le site de l’atelier précise que plus de trente ponçages peuvent être nécessaires et que cette étape s’étend sur plusieurs semaines. Le motif vient ainsi de la matière elle-même autant que de la décision de l’artiste.
Les influences revendiquées par Corinne Godefroy sont multiples. Sa naissance en Afrique, la culture berbère, les Arts Premiers d’Afrique et d’Australie ainsi que la calligraphie arabe nourrissent son imaginaire. Elle regarde également les laqueurs européens de l’Art déco, notamment Eileen Gray, Jean Dunand et Gaston Suisse. Ces références se rencontrent dans un travail qui peut privilégier le signe, la matière, la géométrie ou le contraste. Elles ne forment pas un décor ajouté après coup : elles participent à une manière de penser la surface et de donner à une œuvre une présence qui change selon la lumière et la distance.
La série « Variations » explore la forme géométrique avec de la laque européenne, du rankaku et du fil de cuivre. La coquille d’œuf apporte des zones claires et irrégulières, tandis que le métal dessine ou souligne une ligne. Le cuivre introduit une autre qualité de reflet et crée un lien entre le motif et la surface. Le travail de série permet de reprendre une idée, de la déplacer, de modifier les proportions ou de faire varier les rapports entre aplats et détails. Chaque tableau est alors une étape d’une recherche, avec ses décisions propres et ses équilibres particuliers.
La série « Texture et contraste » rapproche deux aspects très différents : la laque brillante et lisse, d’une part, et le yakisugi, bois brûlé selon une technique japonaise, d’autre part. Le bois brûlé présente une apparence mate et texturée qui répond à la profondeur lumineuse de la laque. Cette opposition peut s’étendre sur de grandes surfaces et installer un rythme visuel fondé sur le toucher suggéré, les zones sombres et les reflets. Le contraste ne dépend pas seulement de la couleur. Il vient aussi de la différence entre une peau régulière et une matière marquée par le feu.
Dans la série « Petits riens », l’encadrement devient lui-même un prétexte de création. Le centre de chaque miniature est composé de bois brûlé selon la technique du yakisugi. Le petit format invite à regarder de près les bords, la texture et la relation entre l’œuvre et ce qui l’entoure. L’échelle modifie la manière de composer : un détail peut occuper une place centrale, tandis que l’encadrement devient une partie active du tableau. D’autres ensembles présentés par l’Atelier KORIN, comme « Dans le ventre de la page blanche », « Humanus » et « Les fleurs du mâle », prolongent cette recherche en séries et ouvrent plusieurs directions dans le travail de l’artiste.
Le processus de création commence souvent par l’écriture. Des mots, des phrases ou des associations sans cohérence immédiate servent à faire émerger une forme mentale. La couleur, la texture, le mouvement et la composition sont ensuite testés dans la matière. Cette méthode laisse une place à l’intuition mais exige une grande discipline dans la réalisation. Une idée peut être reprise plusieurs fois avant de trouver son équilibre. Les essais ne sont pas des étapes secondaires : ils permettent de comprendre comment une laque absorbe ou renvoie la lumière, comment une coquille se révèle au ponçage et comment le bois brûlé modifie la lecture d’un ensemble.
Le tableau laqué se découvre différemment selon son éclairage. Une surface polie peut réfléchir une source lumineuse et faire apparaître un éclat mobile. Une zone de rankaku offre au contraire une présence plus douce, avec des fragments qui se lisent à mesure que le regard s’approche. Le yakisugi retient la lumière dans sa texture et produit une profondeur mate. Le fil de cuivre ponctue la composition d’un reflet plus précis. Ces variations donnent aux œuvres une dimension sensible : elles ne se livrent pas d’un seul regard, mais changent avec la position de la personne qui les observe.
Le travail de Corinne Godefroy demande enfin de respecter le temps propre à chaque matière. Le support doit être suffisamment préparé pour recevoir les couches, les séchages ne peuvent pas être abrégés et le ponçage conditionne l’aspect final. Une coquille posée dans la laque impose une autre attention qu’un fil de cuivre ou qu’un panneau de bois brûlé. L’assemblage de ces éléments tient à la précision des raccords et à la cohérence de la surface. À Avène, l’Atelier KORIN fait ainsi dialoguer la laque végétale vietnamienne, les vernis européens, le rankaku et le yakisugi dans une œuvre personnelle, nourrie par les cultures traversées et par une recherche constante autour de l’émotion, de la texture et de la lumière.