À Paris, Atelier Montex développe une broderie d’art où le dessin, le piquage, le ponçage et le choix de l’outil précèdent la pose des matières. Les brodeurs travaillent à l’aiguille, au crochet de Lunéville ou sur des machines Cornely entièrement mécaniques et guidées à la main. Paillettes, perles de verre et fils métallisés côtoient le papier, la plume, le bois ou le verre. Cette diversité ne forme pas un inventaire décoratif : chaque matériau est choisi pour la ligne, le relief, la lumière ou le mouvement qu’il peut apporter au motif.
La maison de broderie est fondée en 1949 à Paris par Jacques Lemonier. Elle se spécialise alors dans les tissus brodés au mètre destinés aux maisons de couture puis au prêt-à-porter de l’après-guerre. La répétition d’un motif sur une longueur demande une organisation différente de celle d’un ornement isolé. Le dessin doit conserver son rythme, les raccords rester cohérents et la densité de matière ne pas déformer l’étoffe. Cette connaissance du tissu brodé comme surface accompagne encore les recherches plus volumétriques et les compositions uniques menées par l’atelier.
Au début des années 1980, Annie Trussart rejoint Montex et en devient rapidement la directrice artistique. Son intérêt pour la musique et l’architecture nourrit une orientation fondée sur le motif conçu pour un modèle précis, les associations inattendues de matières et les échantillons de broderie en volume. Dans les années 1990, cette démarche rapproche l’atelier de plusieurs grandes maisons de mode. La broderie ne se limite plus à remplir un contour avec un point connu : elle interprète une intention de création, cherche des solutions dans la matière et construit un échantillon capable de montrer le résultat avant la réalisation complète.
Atelier Montex rejoint en 2011 l’écosystème des Métiers d’art de CHANEL, reçoit en 2013 le label Entreprise du patrimoine vivant et s’installe comme maison résidente du 19M en 2021. Environ soixante-dix artisans brodeurs y travaillent aujourd’hui. Leurs parcours associent la broderie, le dessin et l’infographie, ce qui permet de suivre un projet depuis son vocabulaire visuel jusqu’à son exécution. L’équipe conserve des gestes anciens, mais elle les confronte continuellement à des matériaux et à des échelles qui obligent à repenser le support, l’ordre de pose et la tenue du décor.
La préparation commence par un dessin de broderie suffisamment précis pour devenir un guide d’exécution. Sa construction peut être presque géométrique : il faut placer les contours, les axes, les répétitions et les changements de matière de manière intelligible. Un dessin séduisant sur le papier ne garantit pas qu’un fil, une perle ou une pièce de bois pourra suivre la même courbe. Les équipes doivent anticiper la largeur du trait réel, l’épaisseur des superpositions, la direction des éléments et les zones où le fond restera visible.
Le piquage transpose ensuite les contours sur un calque au moyen d’une aiguille. Une succession de perforations prépare le passage du dessin vers l’étoffe. Le ponçage révèle alors le tracé sur le tissu et donne aux brodeurs les repères nécessaires. Cette étape est discrète dans l’objet terminé, mais elle ordonne tout ce qui suivra. Un contour décalé modifierait la relation entre les motifs ; un repère trop confus compliquerait le placement de petites matières. La précision du transfert permet à plusieurs mains de travailler dans une même composition sans perdre la cohérence du dessin.
Le crochet de Lunéville est l’un des outils emblématiques de l’atelier. Son extrémité forme un petit crochet monté sur un manche en bois. Le brodeur travaille sur l’envers d’une étoffe tendue sur le métier, saisit le fil et pose perles ou paillettes selon le tracé préparé. Le geste enchaîne le piquage, l’accrochage, la traction et le dépôt dans un mouvement régulier. Comme la face décorée n’est pas constamment sous les yeux, la main doit mémoriser la cadence tandis que les doigts placent les fournitures à l’endroit du tissu.
La régularité au crochet vient d’une longue répétition. L’outil doit traverser le support sans l’agrandir inutilement, attraper le fil dans le bon sens et revenir avec une tension stable. Une suite de paillettes perdrait son rythme si les intervalles variaient ou si leur orientation changeait sans intention. Une ligne de perles doit suivre le dessin tout en restant compatible avec la souplesse de l’étoffe. L’apprentissage consiste donc autant à sentir la tension sous la main qu’à suivre le contour visible sur l’envers.
L’aiguille ouvre une autre gamme de points et de détails. Elle permet de travailler directement des fils de coton, de soie, de laine ou de lin, d’ajouter des matières, de construire une nervure florale, un dégradé obtenu par le placement des couleurs ou un petit volume. Chaque passage traverse réellement le support ; l’ordre des points détermine les recouvrements et l’aspect final. Un motif très fin exige de limiter les épaisseurs au revers, tandis qu’un relief demande au contraire de préparer une base capable de soutenir les éléments visibles.
La broderie à l’aiguille convient aussi aux changements de direction qui donnent du modelé. Des fils parallèles peuvent former un aplat, puis se resserrer ou pivoter pour accompagner une courbe. Une couleur ne devient pas dégradé par elle-même : les nuances doivent être réparties, croisées ou juxtaposées selon la distance de regard. Les artisans observent donc l’effet d’ensemble tout en contrôlant chaque point. Cette double échelle distingue une surface simplement couverte d’une composition où la matière participe à la profondeur du motif.
La Cornely introduit la vitesse d’une machine sans supprimer la conduite humaine. Cet équipement mécanique ancien est guidé à la main par un artisan expérimenté. Il peut broder plusieurs fils ou réunir des matériaux que l’aiguille et le crochet n’abordent pas de la même façon. L’opérateur dirige le support selon le dessin et règle son mouvement pour construire lignes, aplats ou effets ornementaux. La machine ne lit pas seule un fichier numérique : la liberté du tracé dépend de la coordination entre le regard, les mains et le mécanisme.
La conduite de la Cornely demande d’anticiper les courbes. Le mouvement de la matière sous l’aiguille ne s’arrête pas exactement comme un crayon sur une feuille ; la vitesse, le rayon du virage et l’épaisseur de ce qui est brodé modifient la ligne. L’artisan prépare donc sa trajectoire et adapte son rythme. Les machines sont entretenues pour préserver leur précision, mais leur intérêt ne relève pas seulement de leur ancienneté. Elles restent un moyen actuel d’obtenir une écriture graphique et d’associer des fournitures dans des constructions difficiles à produire autrement.
Les matériaux classiques de la broderie restent très présents : paillettes, perles de verre, sequins et fils métallisés captent et renvoient la lumière de manières différentes. Atelier Montex y ajoute depuis plusieurs décennies le papier, les plumes, le bois ou le verre. Ces matières inattendues imposent leurs propres contraintes. Un élément rigide doit être percé, lié ou enchâssé sans blesser le tissu ; le papier demande une manipulation qui respecte ses bords ; la plume ne doit pas être écrasée ; le verre ajoute du poids et une fragilité dont le support doit tenir compte.
L’hybridation commence donc par des essais. Un échantillon permet de comparer des fixations, de vérifier l’échelle d’un motif, d’observer la réaction de la lumière et de mesurer la souplesse qui subsiste. Les brodeurs peuvent modifier la taille d’une pièce, changer l’ordre des couches ou déplacer un point d’ancrage avant d’engager une surface entière. Le dessin, le matériau et l’outil s’informent mutuellement : une idée prévue au crochet peut trouver une meilleure expression à la Cornely, tandis qu’un détail trop lourd peut être réinterprété avec du fil ou une matière plus fine.
Les soixante-dix artisans ne produisent pas tous le même geste. Dessinateurs, brodeurs, spécialistes de la Cornely et personnes formées à l’infographie apportent des lectures complémentaires. Le passage entre ces compétences évite de séparer artificiellement conception et fabrication. Une image numérique peut préparer une répétition ou une échelle, mais l’échantillon révèle les épaisseurs et les tensions réelles. Inversement, une découverte faite sur le métier peut revenir vers le dessin et modifier la composition générale avant que le modèle soit arrêté.
Créé en 2013 au sein d’Atelier Montex, Studio MTX prolonge cette méthode vers la décoration et l’architecture intérieure. La broderie change alors d’échelle pour devenir paravent, mur, brise-vue, plafond sculptural ou élément de mobilier. Métal et soie peuvent être mis en tension ; des rubans peuvent enchâsser du laiton brossé ; une surface peut filtrer le regard ou répartir la lumière. Le principe reste celui d’une construction par motifs et assemblages, mais les questions de poids, d’accrochage, de répétition et de lecture dans l’espace prennent une importance nouvelle.
L’extension architecturale montre que le point n’est pas nécessairement petit. Agrandi, il peut devenir nœud, liaison ou structure visible entre des éléments. Un motif répété sur plusieurs panneaux doit se raccorder dans l’espace comme un tissu au mètre, tout en tenant compte des angles et des circulations. Studio MTX associe ainsi le bureau de création et l’atelier de production. Les connaissances acquises sur l’aiguille, le crochet et la Cornely nourrissent ces projets, même lorsqu’une pièce de métal ou un ruban à grande échelle remplace la fourniture textile habituelle.
La transmission reste indispensable parce que le geste ne se déduit pas entièrement d’un dessin technique. Les artisans expérimentés montrent la tenue du crochet, la tension du fil, l’approche d’une courbe à la Cornely et la manière d’observer une matière avant de la fixer. La personne en apprentissage répète jusqu’à obtenir une régularité qui lui permette ensuite d’interpréter. L’atelier transmet ainsi une technique et une façon de regarder : distinguer un effet de surface d’un problème de tension, comprendre pourquoi une perle se retourne ou prévoir comment un relief changera le tombé du support.
À Atelier Montex, la broderie demeure donc un travail de traduction matérielle. Le dessin devient perforations et tracé, puis le crochet, l’aiguille ou la Cornely lui donnent une épaisseur. Paillettes, fils, papier, plume, bois et verre ne sont pas interchangeables ; chacun oblige à choisir une fixation, une cadence et une place dans le motif. De l’étoffe brodée au mètre aux recherches de Studio MTX pour l’espace intérieur, la continuité tient à cette capacité collective : faire dialoguer précision du geste, expérimentation et construction, sans que l’innovation efface la connaissance des outils.