À Sèvres, Sofia Haccoun-Zakabloukowa développe l’Atelier Sofia Shazak autour du cuir façonné, de la sellerie d’art et de l’expérimentation. Sellier-harnacheur et garnisseur formée par les Compagnons du Devoir, elle a fondé son atelier en 2016. Son activité s’étend de la sellerie traditionnelle aux pièces uniques et aux séries limitées pour le design, la mode, l’architecture intérieure, le cinéma, le spectacle et l’art contemporain. Le cuir peut devenir un accessoire, un objet, un élément de décor ou une forme destinée au corps.
Un métier de sellerie ouvert à la création
Le métier de Sofia Shazak garde un lien direct avec l’harnachement équestre et la sellerie traditionnelle, mais il ne se limite pas à la fabrication de selles, de brides ou de harnais. Son parcours l’a conduite à déplacer les gestes et les structures du monde équestre vers d’autres usages. Les boucles, les matelassures, les assemblages et le point sellier peuvent entrer dans un panneau, un séparateur d’espace, un objet d’ameublement, un accessoire de mode ou une pièce de corps. La fonction reste présente, mais elle dialogue avec une recherche de forme et de matière.
Cette ouverture demande de comprendre ce que le cuir permet et ce qu’il refuse. Une peau possède une épaisseur, un sens, une souplesse et une mémoire de déformation. Elle peut être cousue, tendue, moulée, découpée, teintée ou travaillée en surface. Chaque opération change la relation entre la matière et la forme. Dans l’atelier, le choix du procédé dépend donc du projet : un accessoire porté ne répond pas aux mêmes contraintes qu’un panneau décoratif, un prototype d’architecture intérieure ou une pièce destinée au spectacle.
Sofia Shazak conçoit des projets sur mesure depuis leur intention jusqu’à leur réalisation. L’échange avec un créateur, un décorateur, un costumier ou un particulier permet de préciser l’usage, le volume, la résistance, la finition et la manière dont l’objet sera regardé ou manipulé. Le travail peut prendre la forme d’un prototype, d’une pièce unique ou d’une petite série. Cette diversité n’efface pas la précision du geste : elle oblige au contraire à adapter les techniques traditionnelles à des dimensions, des mouvements et des contextes nouveaux.
Le shallang, une technique ornementale retrouvée
Le shallang est l’une des recherches les plus singulières de l’Atelier Sofia Shazak. Il s’agit d’un procédé ornemental hongrois du XIXe siècle issu de l’art équestre. La technique était devenue orpheline de formation et d’ouvrages ; Sofia Shazak l’a apprivoisée à partir de photographies d’archives. Cette démarche associe une enquête sur un geste ancien à une interprétation contemporaine. Les images servent de points de départ, mais la pratique doit ensuite retrouver une logique de construction dans la matière et dans la main.
Le shallang peut être utilisé dans la décoration intérieure, la mode, l’ornement ou comme œuvre à part entière. Son intérêt vient de la manière dont une technique liée au harnachement se transforme en langage graphique. Les lignes, les entrecroisements et les reliefs deviennent des motifs qui peuvent suivre une surface ou en souligner la structure. Le cuir n’est plus seulement une enveloppe protectrice : il devient une peau décorative, capable de produire un rythme et une profondeur.
La recherche autour du shallang montre le rôle de l’expérimentation dans le travail de Sofia Shazak. Une archive ne fournit pas automatiquement une méthode complète. Il faut observer les formes, comprendre les rapports entre les éléments, identifier les tensions et essayer plusieurs manières de les reproduire. Le savoir-faire se construit alors par la comparaison, la répétition et l’adaptation. La technique retrouve une place dans la création sans être réduite à une reproduction historique.
Le cuir moulé
Le moulage de cuir fait partie des savoir-faire clés de l’atelier. Cette technique donne forme et effet de détail à la peau en la faisant épouser un volume ou une structure. Le résultat peut produire une pièce rigide, résistante et légère, adaptée à une grande variété de projets. La peau change de comportement lorsqu’elle est mise en forme : une surface souple peut devenir un objet qui conserve un galbe, une empreinte ou un relief.
Le moulage permet de travailler l’objet en volume plutôt que de l’assembler uniquement à partir de pièces plates. Cette approche convient à des accessoires, à des éléments de décor et à des pièces destinées au corps. Elle peut aussi servir à développer un prototype lorsque le projet demande une silhouette particulière. La forme obtenue dépend du support, de l’humidité, de la tension et du séchage de la peau. Chaque étape agit sur la précision du résultat et sur la manière dont le cuir conservera sa structure.
L’atelier présente cette technique comme réalisée sans produits chimiques. La matière garde ainsi une relation directe avec les gestes de mise en forme. Le cuir moulé peut rester visuellement sobre ou recevoir un travail complémentaire : couture, finition des tranches, ajout d’une boucle, insertion dans une structure ou association avec d’autres matériaux. La surface reste lisible, mais elle porte la mémoire du volume autour duquel elle a été façonnée.
Le harnachement revisité
Les techniques d’harnachement apportent au décor et à la mode un vocabulaire fait de sangles, de boucles, de coutures et de pièces qui doivent tenir ensemble. La briderie et les gestes liés au travail de la selle associent esthétique et fonctionnalité. Dans une création contemporaine, ces éléments peuvent conserver leur rôle de maintien tout en devenant des détails visuels. Une boucle peut fixer et orner ; une couture peut assembler et dessiner ; une matelassure peut protéger et donner du volume.
Sofia Shazak applique ce vocabulaire à des objets et à des espaces. Les panneaux et séparateurs d’espace peuvent reprendre l’idée d’une construction par bandes et attaches. Les pièces de corps utilisent les qualités du cuir pour suivre une silhouette et accompagner un mouvement. Les accessoires demandent une attention à la prise en main, au contact avec la peau et à la résistance des zones sollicitées. Dans chaque cas, l’héritage de la sellerie reste perceptible, mais le projet peut s’éloigner de l’objet équestre d’origine.
La couture main au point sellier fait partie des gestes traditionnels employés par l’atelier, aux côtés de la couture machine. Le point sellier repose sur une construction régulière et une tension maîtrisée du fil. Il donne à l’assemblage une présence visible qui participe à la finition. La couture machine peut répondre à d’autres contraintes de cadence, d’épaisseur ou de régularité. Le choix entre ces procédés dépend du matériau, de la pièce et de l’effet recherché.
Des objets et des pièces pour différents univers
L’Atelier Sofia Shazak réalise des créations sur mesure pour le design, la mode, l’ameublement, l’architecture intérieure, le cinéma et le spectacle. Un projet de design peut demander une forme nouvelle et un prototype ; un décor peut nécessiter un panneau ou un séparateur ; un costume peut solliciter le cuir moulé et les techniques d’harnachement ; un meuble peut intégrer une garniture ou une surface travaillée. Le même matériau devient ainsi support d’usages très différents.
Les réalisations présentées dans l’univers de l’atelier comprennent des sacs, des bracelets, des ceintures, des étuis et des colliers pour chien, mais aussi des selles de moto et des objets liés à la sellerie. Ces familles montrent la polyvalence du métier. Un sac doit combiner volume, ouverture, port et résistance. Une ceinture doit accompagner le corps et conserver sa tenue. Un étui doit protéger ce qu’il contient. Une selle de moto associe confort, fixation et résistance à des sollicitations répétées. La création ne peut pas être séparée de l’usage.
Les étrivières « Quatre de Chiffre » illustrent cette attention portée aux détails techniques. La pièce est fabriquée à la main en cuir noir pleine épaisseur pré-étiré, avec une couture au point sellier, des tranches lissées et cirées, une boucle en inox et des trous de réglage numérotés. La pré-tension du cuir vise à limiter sa déformation, tandis que les tranches travaillées évitent une arête agressive pour la selle. La fabrication française et la personnalisation sont associées à une construction pensée pour la durée.
La pièce unique ou la série limitée permet d’aller plus loin dans le dialogue avec un commanditaire. Le modèle peut être développé à partir d’un dessin, d’un volume, d’une photographie ou d’un besoin concret. Le prototype sert à contrôler les proportions, les mouvements, les points d’assemblage et le comportement du cuir. Une fois la forme comprise, elle peut être affinée pour une réalisation unique ou adaptée à une petite série. La main reste présente dans les étapes qui donnent à l’objet sa personnalité.
Une matière choisie avec exigence
L’atelier travaille des cuirs sourcés en Europe, principalement tannés végétalement. Ce choix porte sur l’origine de la matière et sur la manière dont elle est préparée avant d’arriver dans l’atelier. Le tannage végétal laisse au cuir une évolution visible et une relation particulière au temps. La surface peut se patiner, se nuancer et garder les traces d’un usage. Pour une pièce pensée pour durer, cette transformation fait partie de la conception.
Sofia Shazak exclut les peaux d’espèces menacées de son répertoire. La sélection des matières accompagne une recherche de création durable et de pièces intemporelles. Le cuir n’est pas choisi uniquement pour sa couleur ou son grain : son origine, sa qualité, son épaisseur et sa capacité à répondre au projet entrent également en compte. La matière doit pouvoir être travaillée avec précision tout en restant cohérente avec la fonction et la durée attendues.
Cette exigence se retrouve dans la finition. Les tranches peuvent être lissées, cirées ou laissées visibles selon la pièce. Les coutures, les boucles et les zones de tension sont observées autant pour leur aspect que pour leur rôle. Un détail presque invisible peut décider du confort d’un objet ou de la solidité d’un assemblage. Le travail du sellier d’art consiste à rendre ces décisions cohérentes dans l’ensemble de la création.
Recherche, transmission et rencontres
La recherche et l’expérimentation nourrissent les projets personnels de Sofia Shazak. Le travail sur le shallang en est un exemple, mais la démarche concerne aussi le moulage, les détournements de techniques traditionnelles et l’usage du cuir dans des domaines qui dépassent la sellerie. Les rencontres avec des designers, des artistes, des architectes, des maisons de mode et des institutions ouvrent de nouvelles questions : comment faire tenir une surface, comment donner du relief, comment accompagner un mouvement ou comment faire entrer une technique équestre dans un espace contemporain ?
L’atelier a participé à des expositions et à des rendez-vous liés aux métiers d’art et au design. Son installation au Jardin des métiers d’art et du design à Sèvres en 2022 a rapproché son travail d’autres pratiques de création. Les projets présentés dans ce cadre montrent un cuir qui peut être regardé comme une matière de design, une surface ornementale ou une œuvre, sans perdre les gestes de sellerie qui le rendent solide et utilisable.
La transmission passe également par des programmes et des accompagnements. Sofia Shazak a participé au programme Manufacto de la Fondation d’entreprise Hermès et a été mentor au Campus de Versailles. Ces expériences placent la pratique du cuir dans un contexte d’apprentissage et de partage. Montrer une technique, expliquer le choix d’une matière ou faire comprendre la progression d’un assemblage permet de transmettre plus qu’un résultat : cela donne accès aux décisions qui structurent l’objet.
À Sèvres, l’Atelier Sofia Shazak réunit donc les héritages de la sellerie, de l’harnachement et de la garniture avec une recherche tournée vers le design, la mode, l’espace et l’art contemporain. Le shallang, le cuir moulé, le point sellier et les techniques de harnachement deviennent des outils pour créer des sacs, des accessoires, des pièces de corps, des panneaux, des séparateurs, des prototypes ou des objets singuliers. Sofia Haccoun-Zakabloukowa fait ainsi du cuir une matière de construction et d’ornement, capable de garder la mémoire d’un geste ancien tout en répondant à des formes nouvelles.