À Pruines, en Aveyron, Corinne Bouloc développe l’Atelier Tutti Colori autour d’une sculpture du bois tout en finesse. Sa pratique repose sur le chantournage, une technique qui permet de découper et d’ajourer des panneaux pour faire apparaître des silhouettes, des rythmes et des espaces de vide. Le bois n’est pas traité comme une surface à recouvrir : il est découpé, adouci et mis en relation avec la lumière. Les sculptures deviennent ainsi des présences à regarder sous plusieurs angles, car leurs ouvertures laissent circuler le regard et projettent des ombres qui prolongent la forme sur le mur ou le sol.
Corinne Bouloc se présente comme une artisane d’art autodidacte. Elle travaille principalement des panneaux de bois massif d’environ huit millimètres d’épaisseur, une dimension qui permet de conserver une matière lisible tout en ouvrant la surface par des découpes précises. Le chantournage demande de suivre un tracé avec une scie dont la lame fine peut négocier des courbes, des retours et des motifs complexes. Le geste avance lentement : une pression trop forte peut dévier la ligne, tandis qu’une progression régulière maintient la continuité du dessin. La finesse d’une sculpture tient autant à son motif qu’à la maîtrise de cette trajectoire.
Le rapport entre la matière et le vide constitue le cœur de l’Atelier Tutti Colori. Dans une sculpture pleine, la masse attire d’abord le regard. Dans une pièce ajourée, les espaces découpés participent eux aussi à la composition. Ils donnent une légèreté à l’ensemble, créent des passages de lumière et organisent des ombres changeantes. Une même œuvre peut sembler plus dense lorsque la lumière arrive de côté, puis devenir presque graphique lorsque les contours se détachent sur un mur clair. Le travail du bois s’accompagne donc d’une observation de l’environnement dans lequel la pièce sera installée.
Les formes de Corinne Bouloc s’inspirent du vivant et de la nature. Cette inspiration ne conduit pas à reproduire mécaniquement une feuille, une branche ou un mouvement de corps. Elle nourrit plutôt une recherche sur les lignes, les équilibres et les rythmes organiques. Une découpe peut évoquer une croissance, une respiration ou un mouvement sans enfermer la sculpture dans une représentation littérale. Les silhouettes élancées, les courbes et les ouvertures donnent à chaque pièce un caractère qui se révèle progressivement. Le titre d’une œuvre, sa position sur un socle et la façon dont elle reçoit la lumière complètent cette lecture.
Les pièces uniques forment un premier pôle de l’activité. Elles offrent un espace d’expérimentation où le dessin, le choix de l’essence et les dimensions peuvent être traités comme un ensemble. La sculpture « Sylva », présentée comme une œuvre ajourée posée sur un socle, met en avant la verticalité et la relation entre un contour découpé et son ombre. « Allégresse » est décrite comme une sculpture contemporaine aux formes organiques évoquant le mouvement du corps et la joie. Ces œuvres ne sont pas de simples panneaux décoratifs : leur volume, leur découpe et leur emplacement créent une présence autonome.
Le choix du bois participe directement à cette présence. L’atelier travaille des essences locales variées, notamment le noyer, le frêne, le merisier, le platane et le hêtre. Chacune possède sa couleur, son grain, sa densité et sa manière de réagir à la découpe. Le noyer peut donner une profondeur sombre à un motif ajouré ; le frêne laisse souvent apparaître un fil plus clair ; le merisier, le platane et le hêtre proposent d’autres nuances et d’autres sensations au toucher. Le dessin doit s’accorder avec le fil du bois, car une ligne qui traverse une zone fragile ou un changement de direction peut demander une attention particulière pendant le travail.
Le panneau massif impose de respecter la structure de la matière. Avant de commencer, il faut tenir compte de ses dimensions, de son orientation et de ses éventuelles variations. Une sculpture ajourée ne se résume pas à retirer du bois jusqu’à obtenir une silhouette. Les ponts qui restent entre les ouvertures assurent la cohésion de l’ensemble et donnent son rythme au motif. Ils doivent être assez fins pour laisser respirer la composition, mais suffisamment présents pour préserver la solidité de la pièce. La décision de garder ou d’élargir un passage transforme l’équilibre général et la quantité de lumière qui traversera le panneau.
La scie à chantourner est l’outil central de cette fabrication. La pièce est maintenue avec soin et la lame suit un dessin préparé. Les découpes intérieures peuvent demander de créer des points de départ avant d’entrer dans le motif. Les changements de direction sont négociés sans précipitation afin de respecter les courbes. Une fois la découpe terminée, les tranches sont poncées, ébavurées et adoucies. Ce travail de finition est particulièrement visible sur une sculpture destinée à être touchée ou observée de près. Il supprime les aspérités laissées par l’outil et donne aux arêtes une douceur compatible avec la délicatesse du dessin.
La finition ne cherche pas à masquer la matière. L’atelier indique appliquer une huile écologique en deux couches après le ponçage et l’adoucissement des arêtes. Cette protection accompagne le bois sans le recouvrir d’un film qui ferait disparaître son grain. L’huile peut renforcer une teinte, approfondir une variation de couleur et rendre la surface plus agréable au contact. Elle participe aussi à la cohérence visuelle entre les parties pleines et les bords découpés. La sculpture reste ainsi lisible comme un travail de bois massif, avec ses différences de fil et ses nuances naturelles.
La lumière est une composante à part entière des créations. Une lampe en merisier massif laisse passer une lumière douce à travers des découpes organiques. Une décoration murale ajourée, comme un motif d’arbre de vie, transforme la surface du mur en arrière-plan vivant. L’ombre n’est pas un effet ajouté après la fabrication : elle naît de la profondeur du panneau, de la forme des ouvertures et de la position de l’éclairage. En déplaçant une pièce ou en faisant varier l’éclairage, on découvre donc d’autres contours. Le chantournage relie le dessin de la matière à une expérience visuelle qui évolue dans le temps.
Les objets décoratifs prolongent cette recherche à une autre échelle. L’atelier réalise des miroirs, des décorations murales, des diffuseurs d’huiles essentielles, des bijoux et de petits objets sculptés. Le format change, mais le principe reste celui d’une intervention précise sur le bois. Un bijou doit être léger et agréable à porter ; un diffuseur doit conserver une forme fonctionnelle tout en laissant le motif jouer avec les ombres ; un miroir peut utiliser le chantournage pour créer un cadre qui accompagne le reflet. Les objets utiles gardent leur usage, mais leur dessin et leur finition leur donnent une place particulière dans le quotidien.
Les luminaires demandent un équilibre entre la structure et la diffusion de la lumière. Les ouvertures doivent être assez nombreuses pour laisser passer la clarté, sans fragiliser la pièce ni produire un motif trop uniforme. Le bois peut filtrer la lumière et la rendre plus douce, tandis que les découpes dessinent des projections sur les surfaces voisines. La forme d’une lampe, son socle et la position de l’éclairage sont liés. Une création suspendue ne produit pas le même effet qu’une lampe posée, et une petite pièce se lit différemment d’un objet destiné à éclairer un espace plus large. Ces contraintes donnent au chantournage une dimension d’aménagement sans le réduire à une simple décoration.
Les petites séries offrent un cadre différent des pièces uniques. Un motif peut être décliné sur plusieurs objets, mais chaque exemplaire conserve les particularités du bois et les traces de la fabrication manuelle. Une variation de grain ou de teinte suffit à modifier l’aspect d’une découpe. La série crée une famille sans produire des objets interchangeables. Cette manière de travailler permet à l’atelier de proposer des décorations, des bijoux ou d’autres petites pièces tout en gardant une relation étroite entre le dessin, l’essence choisie et le geste de Corinne Bouloc.
La démarche de l’atelier accorde une place aux matériaux et aux fournisseurs de proximité. Le choix d’essences locales rapproche les créations du territoire aveyronnais et évite de considérer le bois comme une matière anonyme. Un panneau porte un fil, des nœuds et des contrastes qui influencent le résultat final. L’utilisation de matériaux respectueux de l’environnement et l’attention portée aux finitions s’inscrivent dans cette volonté de faire durer les objets. La durabilité ne tient pas uniquement à la solidité : elle dépend aussi de la possibilité de garder une pièce dans son intérieur, de l’entretenir et de continuer à la regarder avec intérêt.
L’Atelier Tutti Colori est présenté comme une activité installée dans un petit hameau de Pruines. Cette implantation rurale donne un contexte aux œuvres sans les enfermer dans une esthétique régionale. Les paysages et le vivant peuvent nourrir le regard, tandis que le bois travaillé en atelier devient une sculpture destinée à un intérieur, une collection ou un espace d’exposition. Le lieu de travail est aussi celui où les étapes se succèdent : préparation du panneau, tracé, découpe, nettoyage des arêtes, ponçage et huilage. La forme finale garde la mémoire de cette progression, même lorsque le dessin paraît léger.
La qualité d’Artisan d’Art en sculpture sur bois et chantournage, mentionnée pour Corinne Bouloc depuis décembre 2024, vient reconnaître ce savoir-faire particulier. Les labels « Fabriqué en Aveyron » et « Fabriqué en Occitanie » sont également associés aux créations présentées par l’atelier. Ils situent les objets dans une démarche de fabrication territoriale, mais la valeur des pièces se lit surtout dans leur rapport à la matière. Un panneau découpé à la main ne répète pas exactement le précédent ; une lampe ou une sculpture révèle des différences de grain, de lumière et d’ombre qui appartiennent à son exemplaire.
À Pruines, Corinne Bouloc fait du chantournage un langage de sculpture. La scie ouvre le bois sans le priver de sa présence, les vides organisent la composition et l’éclairage révèle des formes secondaires sur les murs. Noyer, frêne, merisier, platane et hêtre deviennent des supports pour des pièces uniques, des luminaires, des miroirs, des décorations murales, des diffuseurs et des bijoux. Chaque création associe une ligne découpée, une finition attentive et une relation particulière à la lumière. L’Atelier Tutti Colori propose ainsi une vision du bois où la délicatesse ne vient pas d’un matériau fragile, mais de la précision avec laquelle la matière est travaillée et laissée visible.