À Paris, les Ateliers Brugier entretiennent depuis trois générations une pratique de la laque qui relie création, restauration et connaissance des objets anciens. L’atelier a été fondé dans les années 1920, au début de la période Art déco, et a conservé une place singulière dans l’univers des surfaces décorées. La laque y est envisagée comme une matière de transformation : elle peut donner une profondeur nouvelle à un meuble, protéger et enrichir un décor intérieur, ou accompagner la restauration d’un objet dont la construction et l’histoire doivent rester lisibles.
Le travail du laqueur commence par le support. Un meuble, un panneau, une boîte, un paravent ou un élément architectural ne reçoit pas directement une couche décorative sans préparation. La surface doit être examinée, nettoyée et apprêtée pour que les couches successives puissent adhérer et rester régulières. Le bois, les anciens vernis, les apprêts et les parties rapportées ne réagissent pas tous de la même manière. La préparation permet de repérer les différences de texture, les joints, les déformations et les zones qui demanderont un traitement adapté avant l’application de la laque.
La laque moderne se construit par superposition. Les Ateliers Brugier décrivent un procédé où de fines couches de vernis reçoivent des pigments, puis sont travaillées jusqu’à former une surface homogène et lisse. Chaque passage modifie la profondeur, la nuance et la lumière de l’ensemble. La couleur ne se réduit donc pas à un choix posé sur un nuancier : elle dépend du support, de la préparation, de l’épaisseur des couches, du temps de séchage et du degré de lustrage. La surface finale peut être dense et brillante, ou conserver une présence plus douce selon le projet.
Le ponçage occupe une place déterminante dans cette construction. Entre deux applications, il permet de corriger les irrégularités, d’unifier le plan et de préparer l’accroche de la couche suivante. Le geste doit rester mesuré, car enlever trop de matière risquerait d’atteindre une couche inférieure ou de modifier une arête. Sur un panneau de grande dimension, la régularité du mouvement compte autant que la pression exercée. Dans les creux, les angles et les bordures, le laqueur adapte ses outils pour maintenir une continuité de surface sans perdre le dessin de l’objet.
La palette des Ateliers Brugier comprend des laques modernes et des effets inspirés de traditions asiatiques ou européennes. Les couleurs peuvent être unies, profondes, nuancées ou associées à des décors. Des feuilles d’or, d’argent ou de cuivre peuvent entrer dans la composition, de même que des poudres et des matières qui modifient la lumière. La nacre apporte une vibration particulière lorsqu’elle est intégrée à une surface sombre ou colorée. Ces associations demandent de penser ensemble le fond, le décor, la brillance et la manière dont l’objet sera regardé dans son environnement.
La création de mobilier laqué se fait sur demande, en collaboration avec des architectes d’intérieur et des clients particuliers. Les Ateliers peuvent partir de leurs propres modèles ou travailler à partir d’un meuble présenté par le commanditaire. La couleur et la technique sont choisies parmi des échantillons existants ou développées pour le projet. Un meuble peut recevoir une teinte uniforme, un décor plus construit ou des panneaux anciens intégrés à une réalisation nouvelle. Le laqueur doit alors faire dialoguer des matières qui n’ont pas le même âge, la même absorption ni la même patine.
Les échantillons servent à rendre les choix concrets. Ils permettent de comparer une couleur sous plusieurs lumières, d’observer la profondeur d’un vernis et de mesurer la place d’un décor sur un panneau. Une surface laquée peut paraître différente selon qu’elle reçoit la lumière du jour, un éclairage latéral ou une source plus chaude. Le format de l’échantillon doit aussi permettre de percevoir les raccords et les transitions. Le dialogue avec le client aide à déterminer le niveau de brillance, la présence d’un motif, l’équilibre entre une matière ancienne et une intervention contemporaine.
Les projets d’intérieur prolongent cette pratique au-delà du meuble isolé. La laque peut couvrir un ensemble de panneaux, une porte, une boiserie, une pièce de mobilier ou une série d’éléments qui doivent se répondre. Les dimensions modifient la perception de la couleur et rendent la préparation particulièrement exigeante. Une surface étendue doit rester régulière d’un bord à l’autre, tandis que les angles et les ouvertures imposent des reprises. Le décorateur, l’architecte d’intérieur et l’atelier échangent sur les proportions, les raccords, la lumière et la relation avec les autres matériaux présents dans la pièce.
Les Ateliers Brugier ont également développé des chantiers de laquage pour la décoration. Leur travail peut s’inscrire dans un projet dessiné par un décorateur et réalisé avec son cabinet. La laque devient alors une composante de l’architecture intérieure : elle accompagne une paroi, souligne une niche, enveloppe un meuble ou donne une unité à plusieurs surfaces. Les motifs peuvent s’inspirer d’objets conservés dans les collections de l’atelier, tout en étant recomposés à l’échelle du lieu. La recherche porte sur le dessin, les couleurs, les poudres, les caches et l’ordre des opérations.
La restauration forme un autre cœur de l’activité. Une laque ancienne peut être ternie, rayée, lacunaire ou recouverte de réparations qui ont vieilli différemment du décor original. Avant toute intervention, il faut comprendre la construction de la pièce, distinguer les couches, observer les soulèvements et repérer les éléments qui participent à son équilibre. Les restaurateurs travaillent sur des objets asiatiques, des décors Art déco et des pièces destinées à des collections publiques ou privées. Ils cherchent à stabiliser la matière et à rendre la lecture de l’objet plus cohérente, tout en conservant les traces qui appartiennent à son histoire.
La restauration de panneaux anciens peut aussi rejoindre une création contemporaine. Les Ateliers Brugier présentent des réalisations où d’anciens panneaux de laque sont restaurés puis intégrés à des objets ou à des ensembles nouveaux. Cette démarche demande de respecter les proportions, les décors, les bordures et les zones fragiles du panneau. Le nouvel assemblage ne doit pas écraser l’élément ancien. Il doit lui donner une place juste, en tenant compte de sa profondeur, de sa brillance et des écarts de couleur provoqués par le temps. Le meuble ou le décor final devient ainsi une rencontre entre conservation et création.
La connaissance des antiquités nourrit ce travail quotidien. Depuis leur fondation, les Ateliers Brugier réunissent des objets en laque de Chine, du Japon et des pièces en vernis européens. Cette collection comprend notamment des paravents de Coromandel, des coffrets namban, des coffres japonais, des petites boîtes, du mobilier laqué, ainsi que des peintures et des paravents sur papier ou sur soie. L’observation de ces objets permet de mieux comprendre les supports, les décors, les assemblages et les effets de surface que les artisans anciens ont construits avec patience.
Les paravents de Coromandel témoignent d’un art chinois de la laque associé à des compositions narratives et à des surfaces profondes. Les coffrets namban rappellent quant à eux les échanges entre les artisans japonais et les influences européennes entre la fin du seizième siècle et le début du dix-septième siècle. Leurs formes et leurs décors montrent comment une technique peut circuler, être adaptée et produire de nouveaux objets. Les coffres japonais, les boîtes et les meubles conservés par les Ateliers offrent d’autres repères sur les usages, les motifs et les degrés de finition de la laque.
Les paravents japonais sur papier ou sur soie demandent une attention particulière à leurs volets articulés. Ils servent à structurer un espace, à préserver une part d’intimité et à filtrer la lumière. Lorsque le décor comporte de l’or ou de l’argent, la position du paravent et l’éclairage transforment la perception de la surface. La restauration doit prendre en compte les charnières, les bordures, les papiers, les tissus et la continuité du motif d’un volet à l’autre. Une intervention locale peut modifier l’équilibre de tout l’ensemble si elle ne respecte pas les mouvements et les tensions du support.
La culture de l’atelier s’appuie sur cette double approche de la matière : produire des surfaces nouvelles et comprendre les objets qui ont traversé le temps. La création apprend à observer la régularité, les couleurs et la résistance d’un décor. La restauration rappelle que chaque couche peut porter une information sur la fabrication, l’usage ou les interventions antérieures. L’activité d’antiquaire ajoute une connaissance des formes et des contextes dans lesquels les objets laqués ont été conçus. Ces trois domaines se répondent sans se confondre et donnent aux projets une profondeur historique et technique.
Les clients des Ateliers Brugier sont des particuliers, des collectionneurs, des musées, des galeries, des artistes et des professionnels de l’aménagement. Une demande peut concerner une création complète, la transformation d’un meuble, la restauration d’un objet ou l’étude d’un décor ancien. Chaque projet appelle des échanges sur la matière conservée, le résultat recherché et les conditions de présentation. Pour une pièce de collection, la stabilité et la lisibilité de l’objet priment. Pour un intérieur contemporain, la réflexion porte davantage sur la couleur, les proportions, l’usage et la relation avec la lumière.
À Paris, les Ateliers Brugier perpétuent ainsi un métier de laqueur où le temps de préparation, l’application, le ponçage et le lustrage construisent une surface à part entière. La laque peut prendre la forme d’un mobilier moderne, d’un décor intérieur, d’un panneau restauré ou d’un objet ancien compris dans toute sa complexité. Les pigments, les vernis, les feuilles métalliques, la nacre et les poudres composent un vocabulaire de matières, tandis que les collections de Chine, du Japon et d’Europe élargissent le regard. La création et la restauration avancent ensemble, avec le souci de donner à chaque pièce une présence durable et une finition accordée à son histoire.