À Beaulieu-sous-la-Roche, Aurore Thuault fait de la broderie d’art un moyen de construire des volumes, de conduire la lumière et d’interroger la géométrie. Dans son atelier de la Cour des Arts, les fils côtoient les perles, les paillettes, le métal, le verre, le cristal ou des matières plus ordinaires. Son travail peut prendre la forme d’une sculpture murale, d’un bijou, d’un vêtement brodé ou d’un module autonome. La broderie n’y est pas seulement posée sur une étoffe : elle devient parfois une structure qui tient dans l’espace et se révèle différemment selon le point de vue.
Le goût d’Aurore Thuault pour les matières s’inscrit dans une histoire familiale. Son arrière-grand-mère pratiquait la broderie à jours, sa grand-mère était couturière et sa mère travaillait l’ornementation textile. Elle a donc grandi au contact de gestes qui transforment le tissu, même si son premier parcours professionnel l’a menée ailleurs. Avant de devenir brodeuse, elle a étudié les langues étrangères appliquées et travaillé dans le commerce international. Des études à Paris puis un séjour au Japon ont précédé une réorientation vers le dessin, la couture et les métiers d’art.
Cette transition s’est faite progressivement par les cours du soir de la Ville de Paris. Aurore Thuault commence par la couture floue et le modélisme, puis découvre la broderie et le crochet de Lunéville. Elle suit en parallèle des cours de dessin afin d’acquérir les bases nécessaires à la création. Sa formation passe aussi par les écoles Boulle et Duperré, un CAP de broderie et un Brevet des métiers d’art en broderie main. Le projet présenté pour ce brevet observait les écailles de crocodile à l’échelle macroscopique et microscopique, signe précoce d’une curiosité qui associe regard scientifique et construction textile.
Les écailles l’intéressent autant pour leur structure naturelle que pour leur écho dans le vocabulaire de la couture, notamment celui des paillettes. Son enquête s’étend à d’autres animaux : papillons, poissons, requins ou oiseaux offrent des organisations de surface différentes. Au lieu de copier littéralement une peau ou une aile, elle regarde comment un motif se répète, comment un élément change d’échelle et comment un relief accroche la lumière. Cette attention nourrit des compositions où la géométrie reste liée à l’observation du vivant.
Après sa formation, Aurore Thuault travaille plusieurs années dans des ateliers de broderie et des maisons de haute couture à Paris. Les présentations professionnelles associent son expérience à Chanel, Saint Laurent, Jean Paul Gaultier et Nina Ricci. Elle y approfondit une pratique où la précision technique doit répondre à une intention de coupe, de mouvement et de lumière. La broderie destinée à la mode se pense en relation avec le corps : le poids des fournitures, la souplesse du support et la répartition des volumes influencent autant le résultat que le dessin initial.
Elle choisit ensuite de consacrer davantage de temps à ses propres recherches. Fin 2021, elle ouvre son atelier à Beaulieu-sous-la-Roche, village vendéen qui réunit des créateurs à la Cour des Arts. Ce lieu lui permet de déplacer la broderie hors de ses cadres habituels et de réunir ses différentes compétences. Aurore Thuault se définit comme artisane d’art-créatrice, avec deux spécialités principales : la broderie d’art et l’émail sur cuivre. Le choix de cette appellation souligne que la maîtrise du geste et la conception artistique sont pour elle indissociables.
Son processus peut commencer par un thème ou par une fourniture. Une matière métallique, une perle, une structure naturelle ou une image photographique peut déclencher la recherche. Elle aime rapprocher des matières précieuses et des éléments beaucoup plus simples, puis observer ce que produit leur confrontation. Un détail minuscule peut être développé sur un grand format ; une composition peut paraître sobre à distance et révéler une construction dense lorsqu’on s’approche. La lumière et le volume interviennent dès la conception, plutôt qu’après l’achèvement de l’ouvrage.
La photographie participe à ce regard. Elle apprend à isoler un fragment, à changer d’échelle et à observer des rythmes que l’œil pourrait négliger. Dans une broderie, ce cadrage peut devenir un réseau de lignes, une succession de modules ou une alternance entre vides et parties denses. La géométrie n’aboutit pas nécessairement à une surface froide ou uniforme. Elle donne une ossature à des matériaux dont l’éclat, la couleur et l’épaisseur restent très différents. Le motif conserve ainsi une rigueur tout en réagissant à son environnement lumineux.
Aurore Thuault maîtrise plusieurs familles de gestes. À l’aiguille, elle emploie notamment le point avant, le point lancé, le point arrière, le point de tige et le point de bourdon. Le crochet de Lunéville lui sert en particulier à poser perles et paillettes sur un support tendu. Elle s’est également formée à la machine Cornely guidée à la main. Chaque outil engage une coordination propre : l’aiguille traverse le support selon la direction du point, tandis que le crochet travaille avec la main placée sous le métier et demande de maintenir un mouvement régulier pour accrocher le fil.
Le changement de matière transforme le geste. Aurore Thuault évoque le son différent produit par le crochet lorsqu’il traverse un textile, du cuir ou une matière inhabituelle. La résistance, l’épaisseur et la surface déterminent la pression à exercer et la manière d’orienter l’outil. Le travail mobilise la vue et le toucher, mais aussi l’écoute du matériau. Avant de construire un volume, elle doit comprendre comment l’élément peut être percé, lié ou maintenu sans perdre sa présence propre.
Certaines créations s’affranchissent même du support textile continu. Dans l’atelier, de petites perles dorées, des tubes noirs ou des languettes cuivrées peuvent être assemblés selon un ordre défini pour former un module en trois dimensions. La construction filigranée existe alors par son réseau de fils et d’éléments, sans toile visible pour la porter. Répété ou combiné à d’autres, ce module peut devenir une boucle d’oreille ou entrer dans une composition plus vaste. La broderie rejoint ici la sculpture et le bijou par sa manière de lier de petites unités.
Le métal occupe une place privilégiée dans cette exploration. Sa rigidité contraste avec le fil, tandis que sa surface réfléchissante accentue l’ombre et les changements d’angle. Aurore Thuault ne cherche pas à masquer ce caractère : elle l’utilise pour créer des lignes nettes, des reliefs et des éclats. Le verre, le cristal, l’acétate de cellulose, la cannetille, les tubes, les navettes, les paillettes et les cuvettes complètent cette palette. Les matériaux ne sont pas accumulés pour leur seule préciosité ; ils sont choisis pour la relation qu’ils établissent avec la structure générale.
La série Unkragled montre l’intérêt de la brodeuse pour les rencontres inattendues. Elle y associe des briques Lego brodées à l’aiguille. L’objet industriel, immédiatement reconnaissable par sa couleur et sa géométrie, devient un composant d’œuvre textile. Le fil traverse ou relie un matériau qui n’était pas destiné à la broderie, ce qui oblige à repenser le support et l’ancrage. Le contraste entre la régularité moulée de la brique et le passage manuel de l’aiguille résume une part de sa démarche : déplacer un geste ancien vers une matière contemporaine sans en effacer les contraintes.
Lunar 1 Gold, réalisée en 2022, condense plusieurs de ces recherches. Cette sculpture murale emploie une broderie d’or architecturale sur organza de soie, avec des éléments de métal, verre, cristal et acétate de cellulose, des fils de rayonne et de lurex. La composition s’inscrit dans la collection Géométrie sacrée, suprême connexion et s’appuie sur la figure de la fleur de vie. Le volume visible à l’endroit dialogue avec le cheminement des fils au revers et avec l’ombre portée lorsque l’œuvre est éclairée.
Le cadre noir carré fait partie de la composition de Lunar 1 Gold, tout comme le cercle brodé qu’il contient. Cette opposition entre carré et cercle donne une lecture symbolique à la construction, mais elle organise aussi très concrètement les rapports entre bord, centre et profondeur. L’œuvre peut être regardée par l’avant et par l’arrière, ce qui rend le parcours du fil aussi présent que la face habituellement montrée. Aurore Thuault transforme ainsi un élément souvent caché de la broderie en composante visuelle à part entière.
Cette œuvre lui vaut en 2023 le prix régional Pays de la Loire, puis le titre de lauréate nationale du Concours Ateliers d’Art de France dans la catégorie Création. Elle est ensuite présentée dans l’espace Craft de Maison&Objet en 2024. La distinction reconnaît un travail qui associe formation de brodeuse, culture du bijou et parti pris sculptural. Elle souligne également la cohérence d’une recherche où la géométrie ne se réduit pas au dessin de surface : elle structure le volume, le revers, l’ombre et l’encadrement.
Les bijoux prolongent cette logique à une échelle proche du corps. Les modules doivent rester lisibles malgré leurs petites dimensions, tout en conservant une tenue compatible avec le port. Perles, tubes, fils et éléments métalliques composent des volumes où chaque liaison compte. Une variation minime dans l’ordre ou l’orientation peut modifier la symétrie et la lumière. Le savoir acquis dans la broderie haute couture rencontre ici les techniques du bijou et de l’émail, deux domaines qu’Aurore Thuault a étudiés pour élargir son vocabulaire.
Les sculptures murales offrent au contraire un champ plus ample. L’abstraction géométrique y permet de répéter, décaler ou concentrer les modules. Une œuvre peut se lire comme une architecture miniature, avec ses lignes porteuses, ses intervalles et ses ombres. La proximité révèle les points, les attaches et les différences de matière ; la distance fait apparaître la silhouette d’ensemble. Cette double lecture correspond au souhait de l’artiste de jouer sur la perception de près et de loin, sans séparer la virtuosité d’exécution de la forme générale.
La transmission fait désormais partie de son activité. Le programme 2025-2026 du site Saint-Sauveur à Rocheservière lui confie un cycle consacré à la matière et à la lumière. Les participants y abordent la broderie contemporaine sur métier à partir d’un vêtement, après une recherche de motif et une sélection de fournitures. Le projet met en jeu la customisation, l’ennoblissement et le réemploi, mais surtout le passage d’une idée à une surface réellement brodée. Enseigner oblige à rendre visibles la préparation du support, le choix du point et l’accord entre matériau et dessin.
L’Institut pour les savoir-faire français s’appuie également sur un entretien avec Aurore Thuault pour expliquer le métier aux élèves. Elle y distingue les points d’aiguille, le crochet de Lunéville et la Cornely, et décrit l’étendue internationale des pratiques de broderie. Ce témoignage rappelle que le métier ne se résume ni à un seul outil ni à un répertoire décoratif figé. Fils de coton, de soie, de laine ou de lin peuvent côtoyer perles, paillettes, sequins et fils métalliques ; la mode et la décoration intérieure ne sont que deux destinations parmi les possibilités de création.
À Beaulieu-sous-la-Roche, Aurore Thuault poursuit donc une broderie d’art fondée sur l’expérimentation précise. Son atelier reste actif et fait encore l’objet d’une visite professionnelle annoncée par l’office de tourisme du Pays des Achards en octobre 2026. Son parcours relie commerce international, couture, dessin, ateliers parisiens, haute couture, bijou, émail et sculpture textile. De la brique brodée au module métallique, du crochet de Lunéville à Lunar 1 Gold, elle montre comment le fil peut dessiner, assembler, porter un volume et produire une ombre. La broderie devient alors une construction complète, attentive à la matière autant qu’au vide qui l’entoure.