De l’anthropologie au métier de potière
À Saint-Quentin-la-Poterie, Inés Journet développe une pratique de céramiste où la terre rencontre la diversité des cultures humaines. Avant de revenir à son souhait d’enfance — devenir potière — elle a étudié l’anthropologie. Cette formation nourrit une attention particulière à l’altérité, aux manières de vivre et aux objets qui accompagnent les sociétés. La céramique devient pour elle une façon de travailler avec une matière universelle tout en donnant à chaque pièce une présence singulière.
Son parcours ne suit pas une ligne immobile. Inés Journet a été céramiste nomade, après avoir vécu et travaillé en Amérique latine puis en Grèce. Ces étapes inscrivent sa pratique dans une expérience de déplacement et de découverte. La terre n’est pas liée à un seul paysage ni à une seule tradition. Elle peut être rencontrée dans plusieurs contextes, avec des gestes, des formes et des usages différents. Le voyage élargit ainsi le regard sans effacer l’attachement à la matière.
En 2016, Inés Journet suit au CNIFOP un cursus d’un an consacré au tournage. Cette formation lui apporte un cadre technique pour approfondir une pratique déjà liée à son désir de devenir potière. Le tournage devient ensuite la technique dominante de sa production. Elle y trouve le plaisir du contact avec l’outil et de la terre qui se centre, s’élève et se transforme sous l’action de la main.
Après ses expériences en Amérique latine et en Grèce, elle s’installe finalement à Saint-Quentin-la-Poterie en 2021. Ce choix marque un ancrage durable après une période de mobilité. L’atelier s’inscrit alors dans une commune dont le nom lui-même évoque le travail de la poterie, mais la démarche d’Inés Journet conserve son ouverture aux influences et aux rencontres. Elle y poursuit une recherche personnelle autour du grès, de la porcelaine et du décor.
Une relation sensible aux quatre éléments
Inés Journet éprouve un grand plaisir à travailler avec l’argile. Elle la considère comme un fragment de la terre nourricière et se décrit comme une « Alchi-céramiste ». Cette expression traduit une relation où la terre n’agit pas seule. Le feu, l’eau, l’air et la terre sont tous nécessaires pour transformer un morceau de glaise brute en une pièce finie. La céramique apparaît ainsi comme une alliance entre la matière, les éléments et le geste humain.
Cette vision donne au travail une dimension à la fois concrète et poétique. La terre est une matière que l’on touche, que l’on centre, que l’on étire et que l’on grave. Elle est aussi une partie d’un cycle plus vaste, qui associe la matière sèche, l’eau qui la rend modelable, l’air qui accompagne son évolution et le feu qui la transforme. Inés Journet ne sépare pas la maîtrise technique de cette relation sensible. Comprendre l’argile, c’est aussi accepter ses réactions et prendre le temps de l’accompagner.
Le tournage rend cette relation particulièrement visible. Une masse de grès ou de porcelaine se met en mouvement autour d’un axe. Les mains maintiennent la terre, la recentrent et lui donnent progressivement une forme. La paroi monte par étapes ; un bord s’affine, une ouverture se dessine et le volume trouve son équilibre. Le plaisir vient autant du résultat que du contact continu avec l’outil et avec la matière en train de changer.
La pièce tournée garde une relation avec ce mouvement circulaire même lorsque son décor est ajouté ensuite. Le décor ne remplace pas la forme. Il vient la prolonger par des lignes, des contrastes et des motifs qui suivent la surface. Une courbe peut modifier la direction d’un dessin ; une ouverture peut interrompre une ligne ; un pied peut donner à un bol une présence différente. Le décor s’adapte donc au volume et contribue à sa lecture.
Le grès, terre principale de l’atelier
Inés Journet travaille principalement le grès et utilise aussi un peu de porcelaine. Le grès occupe une place centrale parce qu’il permet de construire des pièces qui gardent une présence matérielle affirmée. La terre peut être tournée, puis recouverte d’un décor qui joue avec sa couleur et sa texture. La porcelaine apporte une autre relation à la finesse et à la lumière, même si elle représente une part plus réduite de la production.
Le grès blanc reçoit parfois une autre terre sous la forme d’un engobe. Cette couche prépare la surface pour le décor et crée une différence entre la terre de base et la terre ajoutée. Inés Journet vient ensuite graver de fins motifs dans cette surface. Le geste retire ou entaille une partie de la couche pour faire apparaître un contraste. Cette technique est le sgraffito. Elle associe l’ajout de matière et le travail de la ligne, de sorte que le décor naît par une alternance entre recouvrir et révéler.
Le sgraffito demande de penser le motif en relation avec l’épaisseur et la courbe de la pièce. Une ligne gravée sur une surface plane ne se comporte pas comme une ligne qui accompagne un vase ou une tasse. Elle peut s’allonger avec le volume, se rapprocher d’une autre marque ou disparaître momentanément derrière un changement d’orientation. Le geste doit rester fin pour que le dessin conserve sa netteté sans écraser la présence de la terre.
Les motifs gravés donnent à la surface une profondeur visuelle et tactile. Le regard suit les lignes, tandis que la main peut percevoir les différences entre l’engobe et la terre mise à nu. La pièce ne repose donc pas uniquement sur la couleur. Elle associe la matière, le relief et le rythme du dessin. Le décor devient une partie du volume, et non une image indépendante posée après coup.
Des objets tournés pour la vie quotidienne
La majorité des pièces d’Inés Journet est tournée. Cette orientation se retrouve dans les œuvres présentées : des tasses gigognes, des vases sgraffités et des bols à pied. Ces objets appartiennent à des usages différents, mais ils partagent une attention au volume et à la manière dont une pièce se tient dans la main ou dans l’espace. Le tournage fournit une structure circulaire qui peut ensuite recevoir un décor, un pied ou une organisation particulière.
Les tasses gigognes introduisent une relation entre plusieurs tailles. Elles sont pensées pour se rapprocher, se ranger ensemble ou former un groupe visuel. La répétition d’une forme ne supprime pas les différences : chaque tasse peut porter un motif, une proportion ou une variation de surface qui la distingue. L’ensemble se regarde comme une composition tout en gardant la possibilité d’un usage séparé.
Les vases sgraffités mettent en avant la relation entre le décor gravé et une forme destinée à accueillir des fleurs ou des branches. La surface tournée fournit une continuité au motif. Le dessin peut accompagner la hauteur du vase, se développer autour de la panse ou se concentrer sur une partie précise. Le sgraffito ajoute une profondeur graphique sans retirer au vase sa fonction de contenant.
Les bols à pied associent un volume ouvert à une base qui le surélève. Ce détail modifie la silhouette et la manière dont l’objet se présente sur une table. Le pied crée une séparation entre le bol et la surface sur laquelle il est posé, tandis que la partie supérieure conserve son rôle de contenant. Une telle forme montre comment une décision de construction peut transformer un objet familier en pièce à la présence plus affirmée.
Ces œuvres restent liées à l’envie d’Inés Journet de transmettre la joie qu’elle éprouve en créant ses pots à celles et ceux qui les tiendront entre leurs mains. L’objet est donc pensé dans une relation avec quelqu’un. Il doit pouvoir être regardé, touché et utilisé, tout en conservant les traces d’une recherche sur la matière et le décor. La céramique établit un lien entre l’atelier et la vie quotidienne.
Le décor comme rencontre entre deux terres
Le travail de l’engobe et du sgraffito donne au décor une place majeure dans la production. Inés Journet ne se contente pas de choisir une forme puis de la laisser entièrement brute. Elle ajoute une autre terre sur le grès blanc, puis grave de fins motifs. La surface devient un lieu de rencontre entre deux matières et entre deux gestes : déposer et retirer.
Cette manière de décorer demande de respecter le rythme de la pièce. Un motif très fin peut souligner une courbe ou donner de la légèreté à une surface. Une répétition peut créer un mouvement régulier, alors qu’une variation peut attirer le regard vers une zone particulière. La décoration accompagne le volume et l’aide à se révéler sous plusieurs angles. Une tasse se découvre en la tournant dans la main ; un vase se lit autour de sa hauteur ; un bol se regarde depuis son ouverture et depuis son pied.
La gravure apporte aussi une dimension temporelle. Le décor se construit ligne après ligne, avec une attention à la pression et à la direction du geste. Une marque trop profonde ou trop légère ne produit pas la même présence. Le sgraffito devient une écriture de surface, mais une écriture qui doit respecter la fragilité de la terre et la courbure de l’objet.
L’utilisation du grès et de la porcelaine ouvre enfin deux registres de sensation. Le grès peut donner aux motifs une assise plus terrienne, tandis que la porcelaine offre une autre qualité de lumière et de finesse. Inés Journet choisit principalement le grès, mais l’emploi de la porcelaine élargit son champ de recherche. Les deux terres permettent de réfléchir à la relation entre décor, épaisseur et présence.
Un atelier ouvert aux cultures et aux rencontres
Le parcours d’Inés Journet relie une formation en anthropologie, un souhait d’enfance, une année de tournage au CNIFOP et plusieurs expériences de céramiste nomade. L’Amérique latine et la Grèce appartiennent à son histoire avant son installation à Saint-Quentin-la-Poterie en 2021. Ces étapes donnent à son travail une ouverture qui ne se traduit pas par un assemblage de références décoratives. Elles nourrissent plutôt une curiosité pour les manières dont les humains façonnent, utilisent et transmettent les objets.
La terre lui permet de garder cette curiosité au contact d’une matière concrète. Le tournage apporte le mouvement et la régularité. L’engobe ajoute une autre terre. Le sgraffito révèle des lignes fines. Le grès donne une présence minérale, tandis que la porcelaine offre une possibilité différente. Les tasses gigognes, les vases sgraffités et les bols à pied montrent comment ces choix peuvent se traduire dans des objets destinés à être regardés et pris en main.
À Saint-Quentin-la-Poterie, Inés Journet développe ainsi une céramique où la technique et la sensibilité restent liées. La majorité de ses pièces tournées exprime le plaisir du contact avec l’outil, et ses décors gravés font dialoguer deux terres sur une même surface. L’expression d’« Alchi-céramiste » résume une relation aux quatre éléments, mais aussi une manière de considérer la pièce comme le résultat d’une transformation partagée entre l’argile, le geste et le feu.
Son atelier propose des objets qui portent une histoire de mouvement, de rencontres et d’ancrage. Les cultures humaines observées par l’anthropologue, les voyages de la céramiste nomade et la vie installée dans le Gard se rejoignent dans le travail du grès. Chaque pot peut alors devenir un objet de contact : une forme tournée, décorée de motifs fins et destinée à entrer dans la vie de celles et ceux qui la tiennent.