À Aubusson, le Collectif Just’Lissières réunit des lissières qui font dialoguer la tapisserie traditionnelle et la création contemporaine. Le collectif est né en 2018, lorsque sept jeunes femmes récemment diplômées de la formation de la Cité internationale de la tapisserie ont choisi de prolonger leur travail commun. Elles ont créé une structure associative pour tisser ensemble tout en conservant leur indépendance. Le groupe rassemble aujourd’hui Aurélie Chéné, Cloé Paty et Marion Subert, qui continuent de faire vivre un atelier partagé fondé sur la coopération et l’exigence du geste.
Leur activité s’inscrit dans la tradition d’Aubusson, territoire dont l’histoire textile s’étend sur plusieurs siècles. Cette filiation ne conduit pas le collectif à répéter des modèles anciens à l’identique. Les lissières travaillent avec des peintres, des photographes, des designers et des plasticiens afin de traduire une intention visuelle dans le langage du fil. Une image, une composition ou une matière doit être adaptée aux contraintes du tissage, aux couleurs disponibles et au rythme de la chaîne. La relation avec l’artiste fait donc partie du travail dès les premières discussions.
Le Collectif Just’Lissières travaille exclusivement en basse-lisse, sur des métiers horizontaux. Dans cette disposition, le carton est placé sous la chaîne et guide progressivement la construction du motif. L’image se forme à l’aveugle : les lissières ne voient pas l’ensemble de la tapisserie au fur et à mesure qu’elles avancent. Elles observent les repères accessibles, contrôlent les lignes et les couleurs, puis poursuivent le tissage avec une vision partielle de l’œuvre. La découverte complète intervient lors de la tombée de métier, moment où la tapisserie est enfin dévoilée.
Cette manière de travailler donne au temps une place déterminante. Le motif ne se pose pas sur la surface comme une image imprimée. Il apparaît par l’entrecroisement des fils de chaîne et de trame, avec une progression ligne après ligne. Une variation de tension, une transition de couleur ou une différence de matière peut modifier la lecture d’une zone. Le lissier doit maintenir la régularité du tissage tout en interprétant les indications du carton. Le geste est précis, répétitif et attentif, mais il reste lié à la perception de l’image et à la sensibilité de la personne qui la réalise.
Les projets du collectif prennent des formes variées. Les lissières réalisent des reproductions de style ancien, des pièces murales, des tapis ras et des œuvres monumentales. Une tapisserie destinée à un mur ne répond pas aux mêmes contraintes qu’un tapis qui sera regardé depuis le sol et soumis au passage. Une œuvre de grande dimension impose également de penser la continuité du motif, le poids de l’ensemble et la manière dont il sera installé. Dans chaque cas, la traduction textile dépend de la relation entre l’échelle du projet, le carton et la matière.
Dès ses débuts, le collectif a été soutenu par la Cité internationale de la tapisserie, qui lui a confié la réalisation d’une première œuvre textile de l’artiste franco-tunisien El Seed. Cette calligraphie monumentale a demandé de travailler la finesse des tracés, les nuances de couleur et la richesse des matières. La pièce s’est construite dans un échange entre les lissières, l’artiste, le teinturier et la filature. Cette organisation montre que la réalisation d’une tapisserie contemporaine rassemble plusieurs compétences autour d’une même intention.
Les Just’Lissières participent également à la collection des Carrés d’Aubusson, programme mené avec des galeries contemporaines. Elles réalisent aussi des pièces sur commande, notamment pour des artistes dont les univers demandent une adaptation précise au tissage. Une œuvre conçue pour la photographie ou la peinture ne peut pas être transférée directement sur le métier : ses contrastes, ses contours et ses détails doivent être réinterprétés en fils. Le dialogue permet de déterminer ce qui doit rester très lisible, ce qui peut être suggéré et la manière dont la matière prendra le relais du trait.
Le travail collectif conserve une dimension humaine particulière. Plusieurs lissières peuvent intervenir sur une même œuvre, chacune prenant en charge une partie du tissage tout en respectant les décisions communes. Il faut partager les repères, maintenir les raccords et accorder les passages de couleurs pour que l’ensemble reste cohérent. La coopération ne supprime pas la précision individuelle ; elle la rend nécessaire, car chaque intervention doit s’inscrire dans la continuité de celle qui précède et préparer la suivante.
L’atelier accueille ainsi une pratique où la tradition constitue un point d’appui pour l’invention. La basse-lisse, le carton sous la chaîne, les fils et la tombée de métier appartiennent à une histoire ancienne, mais ils servent ici des œuvres nouvelles, des artistes actuels et des formats très divers. À Aubusson, le Collectif Just’Lissières tisse des tapisseries qui naissent d’une rencontre entre une image, une matière, un groupe de lissières et un temps de fabrication long, jusqu’à la révélation finale de l’œuvre.