À Albi, dans le Tarn, Corinne Chauvet développe une sculpture où la terre cuite, le bronze et le dessin se rencontrent autour de personnages expressifs. Ses figures semblent animées par une joie calme, une curiosité ou une forme de recueillement. Elles peuvent être assises, debout, regroupées ou isolées, mais elles gardent toujours une présence lisible. Le visage, la position des mains, l’appui des pieds et l’inclinaison du corps participent à cette impression de vie. La sculpture ne cherche pas seulement à reproduire une silhouette : elle cherche à faire naître une émotion qui continue d’exister lorsque l’œuvre est posée dans un intérieur ou présentée dans un espace plus vaste.
Le grès noir occupe une place essentielle dans le travail de Corinne Chauvet. Cette terre possède une densité visuelle particulière, avec une couleur profonde qui peut accueillir des contrastes de surface et des détails précis. La matière peut rester partiellement visible, recevoir des engobes ou être travaillée de façon à conserver une part de son état brut. La céramiste s’appuie sur ce caractère vibrant pour jouer avec le « non finito », c’est-à-dire avec des zones où le geste et la matière restent perceptibles, sans chercher à tout lisser ni à tout recouvrir. Une partie plus mate peut ainsi dialoguer avec un détail plus travaillé, un relief ou une touche de couleur.
Le modelage commence par une masse qui doit progressivement trouver son équilibre. Pour un personnage, les proportions du torse, de la tête, des jambes et des bras doivent rester cohérentes, même lorsque la posture s’éloigne d’une représentation naturaliste. Une figure assise n’a pas la même relation au sol qu’une figure debout. Le poids se déplace, les volumes se resserrent et les appuis deviennent visibles. Le modelage permet d’ajuster ces rapports pendant que la terre reste souple. Une pression sur une joue, un déplacement de l’épaule ou une modification de la main peut changer immédiatement l’attitude générale.
Le visage porte une grande partie de l’expression. Il n’est pas nécessaire de multiplier les détails pour donner un caractère à une sculpture. Une ligne de sourcil, une ouverture de la bouche, un relief autour des yeux ou une légère inclinaison de la tête peuvent suffire. Le travail de Corinne Chauvet associe des figures reconnaissables à une simplification qui laisse une place au regard du visiteur. Les personnages paraissent accueillants, pensifs, joyeux ou concentrés sans être enfermés dans une seule histoire. Leur expression garde une souplesse qui permet à chacun de projeter une interprétation personnelle.
Les mains et les pieds sont également traités comme des zones expressives. Une main ouverte n’a pas le même sens qu’une main rapprochée du visage ou posée sur un genou. Les doigts peuvent être suggérés par quelques volumes réunis, ou précisés lorsque le geste est nécessaire à la compréhension de la figure. Les pieds donnent une direction au corps et indiquent la relation au sol. Leur position peut renforcer une sensation de stabilité, de repos ou de mouvement. Ces détails appartiennent à la construction entière : ils ne sont pas ajoutés comme des ornements, mais intégrés à l’attitude du personnage.
Les sculptures joyeuses et sereines présentées par l’artiste portent des noms qui ouvrent des univers différents. Paf et Pouf appartiennent à la série des onomatopées et suggèrent une relation entre son, mouvement et caractère. Glough et Khun, Koshoji, Kaïto, Kubo, Tsuki ou Koko with cat témoignent d’un ensemble de figures et de créatures dont les titres renforcent la dimension narrative. Le nom n’explique pas complètement la sculpture. Il agit comme une invitation à regarder la posture, les volumes et les relations entre les personnages pour y reconnaître une humeur ou une histoire possible.
Certaines œuvres sont des pièces uniques, comme Aparachi, Kuta et Nusa, Yawarakai, Katamichi ou Les amis. Une pièce unique permet de suivre une forme jusqu’à son expression finale sans la ramener à un modèle reproductible. Le personnage peut évoluer pendant le modelage, changer d’échelle ou recevoir un détail qui n’appartiendra qu’à lui. Cette liberté ne signifie pas absence de construction. Les proportions, l’équilibre et la résistance de la terre doivent toujours être maîtrisés avant le séchage et la cuisson. La singularité naît d’un ensemble de décisions liées à la matière, à la posture et au regard.
Les grandes terres élargissent la relation entre le corps sculpté et l’espace. Tenjin et Fukurojuku sont présentées comme de grandes figures en terre. Une sculpture plus haute modifie la distance depuis laquelle le visage est découvert. Le visiteur peut d’abord percevoir une silhouette globale, puis s’approcher pour observer un détail de surface ou une expression. La taille donne également plus de poids aux choix de posture. Un personnage vertical peut dialoguer avec une architecture, tandis qu’une figure plus basse invite à une relation proche et presque domestique. L’échelle participe donc à l’émotion produite.
Le travail de la terre cuite comprend des étapes qui transforment progressivement le modelage. La pièce doit sécher assez lentement pour limiter les tensions entre les différentes épaisseurs. Les volumes pleins, les bras, les jambes et les parties saillantes demandent une attention particulière, car ils ne perdent pas leur humidité au même rythme que les zones plus fines. Les raccords sont contrôlés avant la cuisson et les surfaces sont reprises selon l’effet recherché. Une fissure, une déformation ou un retrait mal anticipé pourrait modifier le visage ou la posture. Le temps du séchage fait donc partie du travail autant que celui du modelage.
La cuisson stabilise la terre et révèle son aspect final. Le grès noir devient plus dense et son grain peut apparaître différemment selon l’éclairage. Les engobes et les couleurs réagissent à la chaleur, tandis que les parties non recouvertes conservent leur relation directe avec la pâte. Une surface peut rester sombre et mate, recevoir une nuance colorée ou présenter des différences liées à l’épaisseur du dépôt. Le résultat dépend du dialogue entre le modelage, la préparation de surface et le feu. La cuisson ne se contente pas de fixer une œuvre déjà terminée : elle lui donne une nouvelle présence.
Le « non finito » permet de laisser visibles certaines traces de fabrication. Une texture, une transition entre deux masses ou une zone moins polie peut rappeler le passage de la main. Cette décision donne à la sculpture une respiration et empêche la surface de devenir uniforme. Le regard rencontre alors à la fois le personnage et la matière qui le compose. La figure semble sortir de la terre tout en y restant liée. Une partie plus précise peut attirer l’attention sur le visage ou les doigts, tandis qu’une autre conserve une énergie plus libre dans ses reliefs.
Les engobes ajoutent une possibilité de contraste. Ils peuvent souligner les volumes, marquer une partie du corps ou introduire une différence de ton entre plusieurs zones. Le choix d’une couleur modifie la température de la sculpture et la façon dont elle se place dans une pièce. Une teinte claire peut faire ressortir un visage, une nuance plus sombre peut renforcer un creux ou un pli. La couleur reste liée à la terre : elle accompagne les reliefs au lieu de masquer complètement leur construction. Le résultat conserve ainsi une relation entre surface, lumière et expression.
Les inspirations de Corinne Chauvet sont nourries par des voyages et par des références venues d’Asie. Les noms de plusieurs personnages rappellent des univers japonais, tandis que les formes et les attitudes peuvent évoquer des rencontres avec des figures sculptées, des récits ou des traditions observées ailleurs. Ces influences ne sont pas copiées comme des motifs décoratifs. Elles sont transformées par le modelage et par le regard de l’artiste. Une silhouette, une expression ou une relation entre plusieurs personnages devient un point de départ pour une création personnelle, adaptée à la terre et au format choisi.
Les références asiatiques peuvent aussi se lire dans l’attention portée au calme intérieur. Certaines figures paraissent absorbées dans leur propre pensée, malgré la douceur ou la fantaisie de leur apparence. Les mains rapprochées, les yeux mi-clos, le corps légèrement incliné ou le regroupement de plusieurs personnages produisent une sensation de concentration. D’autres sculptures jouent au contraire sur l’échange, la surprise ou le mouvement. Cette variété évite de réduire l’œuvre à un seul registre émotionnel. La joie et la sérénité peuvent coexister avec l’étonnement, l’humour et la contemplation.
Les bronzes prolongent cette recherche dans une matière plus dense et plus durable. Le passage de la terre au bronze modifie le poids, la sonorité et la manière dont la lumière se pose sur la sculpture. Un personnage en bronze conserve une posture mais gagne une autre présence. La surface peut être patinée pour obtenir une profondeur de couleur, un contraste entre les reliefs et les creux ou une relation plus directe avec l’éclairage. La patine n’est pas un simple revêtement. Elle accompagne les volumes et peut faire ressortir une expression ou une attitude.
Le bronze permet aussi de développer des formats et des projets monumentaux. Depuis 2019, Corinne Chauvet travaille sur des sculptures monumentales. Une pièce installée dehors doit être pensée en fonction du sol, de la stabilité, de la distance de regard et des changements de lumière. Les proportions ne sont plus les mêmes que pour une sculpture destinée à une étagère ou à une table. Le visiteur peut découvrir l’œuvre en marchant autour d’elle. La silhouette doit rester cohérente depuis plusieurs directions et établir une relation avec le paysage, l’architecture ou le lieu qui l’accueille.
L’œuvre Les papillons, réalisée en aluminium et présentée dans le cadre d’Art Capital Paris, montre une ouverture vers d’autres matériaux et une autre échelle. L’aluminium n’a pas la même densité visuelle que le bronze. Il peut produire des surfaces plus claires et une relation particulière avec la lumière. Le motif des papillons introduit une idée de déplacement, d’envol et de transformation. Une sculpture monumentale sur ce thème doit organiser plusieurs éléments dans l’espace tout en conservant une lecture d’ensemble. Les formes séparées ou rapprochées créent un rythme qui se découvre en se déplaçant.
Les expositions permettent de présenter les personnages dans des contextes différents. Dans un intérieur, une petite terre peut être regardée à proximité et entrer dans une relation presque intime avec les habitants. Dans une galerie ou un lieu culturel, plusieurs figures peuvent former un ensemble et faire apparaître des correspondances entre les attitudes. À l’extérieur, une sculpture monumentale est soumise à la lumière naturelle et à une distance de découverte plus grande. La même attention à l’expression reste présente, mais l’espace devient un partenaire actif de la perception.
La sculpture de Corinne Chauvet comporte également une dimension de collection. Les figures peuvent rejoindre une maison, un espace de travail ou un lieu d’exposition. La présence de l’œuvre évolue avec la lumière, le mobilier et la place du regard. Une sculpture sombre peut révéler des détails le matin, puis prendre une apparence plus uniforme sous une lumière artificielle. Une surface colorée peut changer de ton selon les murs qui l’entourent. Le choix d’une pièce tient donc à la fois au personnage, à la matière, au format et à l’environnement dans lequel elle sera installée.
Le dessin accompagne la recherche sur les volumes. Il permet de noter une posture, une expression, une relation entre plusieurs personnages ou une idée de composition. Le passage du trait à la terre ne consiste pas à reproduire une image plane. Il faut donner une épaisseur, prévoir un dos, équilibrer la base et décider ce qui sera visible depuis les côtés. Le dessin peut rester comme une œuvre autonome ou servir à préparer une sculpture. Dans les deux cas, il développe une attention aux lignes, aux rythmes et aux expressions qui se retrouve dans les terres et les bronzes.
Les sculptures peuvent être découvertes dans un atelier albigeois où la terre, les outils et les pièces en cours de travail appartiennent au même environnement. Voir une œuvre à côté d’une masse de grès, d’une mirette ou d’un pinceau permet de mieux comprendre la succession des gestes. Le personnage n’apparaît plus comme un objet séparé de sa fabrication. Il garde la trace d’une construction patiente, de corrections, de séchages et de cuissons. Cette proximité avec l’atelier rend perceptible la relation entre l’idée d’une figure et la résistance réelle de la matière.
À Albi, Corinne Chauvet développe ainsi une sculpture de personnages et de figures qui associe grès noir, engobes, terres cuites, bronze, aluminium et dessin. Les œuvres sont joyeuses, sereines, parfois contemplatives ou joueuses, avec des expressions qui passent par le visage, les mains, les pieds et la posture. Le « non finito » laisse apparaître l’énergie de la matière, tandis que les détails précis donnent à chaque personnage sa présence. Des pièces uniques aux sculptures monumentales, son travail transforme la terre et le métal en compagnons de regard, capables d’habiter un intérieur, un lieu d’exposition ou un espace extérieur tout en conservant une relation directe avec le geste qui les a fait naître.