À Caussade, dans le Tarn-et-Garonne, Didier Laforest exerce le métier de formier au sein de la Chapellerie Hats Blocks Laforest. Il sculpte des formes destinées aux chapeliers et aux modistes, ces moules en volume sur lesquels le feutre, la paille et d’autres matières prennent leur silhouette. Son atelier associe la sculpture du bois, la compréhension des proportions et la connaissance des contraintes de mise en forme. Il réalise des modèles à reproduire, des prototypes et des formes imaginées à partir d’un croquis, d’une photographie ou d’une idée de créateur.
Une forme à chapeau n’est pas un simple support technique. Elle détermine la calotte, le bord, la courbe et l’équilibre général du couvre-chef. Une légère modification du volume change la manière dont le feutre ou la paille se posera et la façon dont le chapeau encadrera le visage. Le formier doit donc se représenter l’objet terminé avant même de commencer à tailler le bois. Il observe les lignes, les points de tension, les proportions et les transitions entre la tête et le bord. Son travail se situe à la rencontre de la sculpture et de la construction de mode.
Le bois de tilleul occupe une place centrale dans les formes réalisées par Didier Laforest. Il offre une matière assez tendre pour être sculptée avec précision et suffisamment stable pour servir au moulage. Le formier travaille le bloc en tenant compte du fil, de l’humidité et de la résistance des parties fines. Une forme de calotte profonde ne se taille pas comme un simple bord plat. Les zones qui recevront les coups de maillet, les épingles ou la vapeur doivent conserver une résistance adaptée à leur usage. La sélection du bois prépare déjà la qualité de l’objet.
Le travail commence par le dessin du volume. Les lignes peuvent venir d’un modèle existant, d’une demande de reproduction, d’un croquis de modiste ou d’une photographie. Le formier transpose ces indications dans l’espace en choisissant les dimensions, les axes et la manière de répartir les courbes. Il doit comprendre ce qui caractérise une silhouette : une calotte allongée, un bord relevé, une ligne asymétrique ou une transition très douce. La forme est construite pour que le matériau puisse ensuite être posé, tendu, fixé et retiré sans être endommagé.
La sculpture du bloc se fait par enlèvement de matière. Didier Laforest utilise des outils de menuiserie et de sculpture pour dégrossir, creuser, affiner et mettre au point les surfaces. Le geste alterne les grandes corrections et les reprises plus fines. Une courbe se juge à l’œil, au toucher et à la manière dont la lumière glisse sur le bois. Un défaut minime peut produire une marque sur le chapeau ou rendre le démoulage difficile. Le formier prend donc le temps de vérifier la continuité des lignes avant de passer au ponçage et aux finitions.
Le ponçage ne sert pas seulement à rendre le bois agréable au toucher. Il stabilise les transitions et réduit les aspérités qui pourraient accrocher la matière du chapeau. Les parties en creux demandent une attention particulière, car elles sont difficiles à atteindre et déterminent souvent la netteté d’un bord ou d’une gorge. Le racloir peut compléter le travail dans les zones où le papier abrasif enlèverait trop de matière. La surface obtenue doit rester fidèle au volume dessiné, sans arrondir les lignes nécessaires à la silhouette.
Certaines formes sont simples et composées d’un seul volume, tandis que d’autres doivent être démontées pour permettre le retrait du chapeau. Les modèles complexes peuvent être réalisés en plusieurs pièces, assemblées par des coulisses, des mortaises ou des ajustements précis. Cette construction permet de libérer une calotte ou un bord qui ne pourrait pas sortir d’un moule monobloc. Le formier imagine donc le chemin du démoulage en même temps que la forme extérieure. L’assemblage ne doit pas perturber la continuité du volume visible sur le chapeau fini.
La relation avec le chapelier ou la modiste est essentielle. Le professionnel qui utilisera la forme connaît le matériau, la technique de moulage, la taille du chapeau et le résultat recherché. Il peut demander une ligne particulière, une profondeur, un bord très marqué ou une reprise d’un modèle ancien. Didier Laforest met sa connaissance du bois et des volumes au service de ces demandes. Les échanges permettent de préciser les cotes, l’usage de la forme, la matière qui sera travaillée et les conditions dans lesquelles le couvre-chef devra être retiré.
Une forme peut servir au feutre, à la paille ou à d’autres matières utilisées en chapellerie. Le feutre se travaille avec la chaleur et l’humidité, tandis que la paille peut demander une préparation et une tension différentes. La forme doit résister à ces opérations sans perdre sa géométrie. Le formier tient compte des pressions exercées sur la calotte, des épingles qui maintiennent la matière et de la vapeur qui accompagne le moulage. Un bois adapté et une surface correctement finie contribuent à la régularité des résultats obtenus par le chapelier.
La création d’un prototype demande de traduire une idée en volume. Une photographie montre une silhouette mais ne décrit pas toutes les courbes. Un dessin peut être précis sur le profil et rester ouvert sur l’arrière ou les côtés. Le formier propose alors une interprétation constructive, en gardant ce qui donne son caractère au projet et en prévoyant les contraintes de fabrication. Les corrections se font parfois par étapes, après un premier essai avec la matière. La forme évolue alors comme un modèle de sculpture qui doit aussi devenir un outil de travail.
La reproduction d’une forme existante demande une autre méthode. Le modèle peut être ancien, usé par de nombreux moulages ou constitué de plusieurs parties. Le formier examine les traces, mesure les volumes et distingue les déformations liées au temps de la silhouette réellement recherchée. Une réédition peut viser la fidélité à un modèle conservé ou adapter celui-ci à une nouvelle taille. Dans les deux cas, la comparaison entre l’original, le dessin et le résultat sculpté permet de conserver les lignes essentielles.
Didier Laforest a développé son savoir-faire dans le prolongement d’une pratique de la sculpture sur bois. Il a suivi une formation d’une année avec l’aide de l’Atelier-Musée du Chapeau de Chazelles-sur-Lyon, puis a travaillé auprès de différents artisans d’art. Il a également appris aux côtés de Tino Ré, formier expérimenté, en observant les gestes, les outils et les méthodes de réalisation. Cette transmission de proximité est caractéristique d’un métier où une grande partie de la connaissance se trouve dans la manière de tenir l’outil, de lire une courbe et de corriger une surface.
Le parcours s’est enrichi auprès d’un ébéniste, d’un restaurateur de meubles, d’un sculpteur ornementaliste et d’une modiste confirmée. Ces expériences croisées donnent au formier une compréhension plus large du bois, des assemblages, de la décoration et des matières de chapellerie. La forme à chapeau demande en effet des compétences qui ne se limitent pas à la sculpture. Il faut aussi connaître les volumes portés, les épaisseurs du feutre et de la paille, les manières de tendre un bord et les habitudes de travail des professionnels auxquels l’outil est destiné.
L’atelier de formier se trouve dans une ancienne maison du centre historique de Caussade, ville dont l’histoire est étroitement liée à la chapellerie. La maison, composée de plusieurs bâtiments médiévaux, conserve des caves voûtées, un patio et des éléments architecturaux qui témoignent de ses usages successifs. Une activité de chapellerie y a existé avant l’installation de l’atelier actuel. Le lieu fait ainsi dialoguer l’histoire locale et un métier qui reste nécessaire à la création de couvre-chefs contemporains.
Caussade et Septfonds ont longtemps formé un bassin chapelier actif. La production de paille, de feutre et de chapeaux a structuré la vie économique du territoire et fait intervenir de nombreux métiers complémentaires. Teinturiers, formiers, fondeurs, garnisseurs et ateliers de finition participaient à une même chaîne de fabrication. L’atelier de Didier Laforest s’inscrit dans cette mémoire sans reproduire une organisation industrielle. Il conserve la place du bois sculpté et du regard dans une activité où la forme conditionne toute la suite du travail.
Le formier doit posséder un sens précis des proportions et des lignes. Une forme destinée à un canotier, une cloche, une capeline, un haut-de-forme ou un modèle plus inattendu ne demande pas le même dessin. La relation entre la calotte et le bord change selon la silhouette, la matière et la façon dont le chapeau sera porté. Le formier observe la tête, le profil, la hauteur et la largeur avant de fixer ses choix. La forme ne doit pas seulement être belle seule : elle doit produire un couvre-chef équilibré.
La finition de la forme accompagne son usage. Une surface trop rugueuse peut accrocher la matière, tandis qu’un bord mal défini peut affaiblir une ligne du chapeau. Les arêtes, les creux et les zones de contact sont examinés avant la remise de l’outil. Le bois peut garder la trace de la main et des outils, mais ces marques ne doivent pas gêner le moulage. Le formier cherche une finition durable, facile à utiliser et suffisamment précise pour être réemployée dans le temps.
La maison Hats Blocks Laforest réunit l’atelier de formier et une activité de chapellerie. Cette proximité permet de comprendre les effets réels d’une forme lorsqu’elle passe entre les mains du chapelier ou de la modiste. Elle facilite aussi la présentation des matières, des chapeaux et des étapes de fabrication aux visiteurs. La visite guidée du lieu donne à voir les formes en bois, les machines anciennes, les outils et la mise en volume du feutre à la vapeur. Le public peut ainsi percevoir le lien entre le bloc sculpté et le couvre-chef terminé.
Le travail de Didier Laforest s’adresse principalement aux professionnels du chapeau, mais il contribue également à faire connaître un savoir-faire discret. Une forme reste souvent cachée sous le feutre ou la paille une fois la pièce terminée. Pourtant, elle détermine la ligne, l’aisance et le caractère du modèle. Les échanges avec les modistes, les chapeliers et les créateurs permettent de faire évoluer les volumes et de répondre à des demandes nouvelles. Chaque projet offre une occasion de prolonger la relation entre sculpture, mode et fabrication artisanale.
À Caussade, Didier Laforest exerce donc un métier de formier fondé sur la sculpture du bois, la lecture des volumes et la connaissance de la chapellerie. Formes pour feutre et paille, modèles à reproduire, prototypes et créations originales prennent naissance à partir de croquis, de photographies ou d’échanges avec les professionnels. Le tilleul, le ponçage, les assemblages démontables et les finitions manuelles s’accordent pour produire des outils durables. Dans l’atelier de Hats Blocks Laforest, la forme devient le premier geste d’un chapeau, celui qui donne au matériau sa silhouette et au couvre-chef sa présence.