À Igny, dans l’Essonne, Emmanuelle Musset développe sous le nom By Manet une céramique située à la rencontre de l’objet utilitaire, de la sculpture et du design. Son travail comprend des arts de la table, des vases, des luminaires, des bijoux et des objets décoratifs, réalisés en pièces uniques ou en petites séries. La terre y dialogue régulièrement avec le verre, le bois ou des fibres. Un bol peut participer à une composition verticale, un service de table devenir une forme sculpturale lorsqu’il est rangé, et un émail dépasser sa fonction de surface pour former une profondeur colorée. Cette recherche relie l’usage quotidien à une attention précise pour les volumes, les emboîtements et la réaction des matières.
Son parcours commence par trois années à l’École Boulle, où elle suit une formation en arts appliqués et pratique la gravure en modelé. Le programme lui fait travailler le modelage, le moulage, la gravure, l’estampage, les matrices de médaille, les moules de gaufrage, les poinçons et le bijou. Cette première culture de l’empreinte reste lisible dans ses céramiques incisées et dans son goût pour les reliefs. Après une année d’approfondissement de la céramique à l’École supérieure d’art des Pyrénées à Tarbes, elle rejoint La Cambre à Bruxelles pour trois années, obtient un bachelor puis un master d’art visuel en option céramique et effectue un échange à Venise.
Emmanuelle Musset lance By Manet en 2017. Elle ouvre en 2018 un atelier éco-conçu à Igny, puis rejoint Ateliers d’Art de France en 2020. Le lieu, construit en ossature bois avec l’aide de ses proches, a été pensé en cohérence avec ses choix de production. Un robinet relié à une réserve d’eau de pluie répond à la consommation d’eau liée au travail et au nettoyage de l’argile. La récupération, le recyclage et la recherche de circulations entre les matériaux interviennent également dans les créations et leurs emballages. Cette démarche se traduit dans des pièces concrètes, notamment lorsque des restes de plaques ou d’émaux deviennent la matière de nouveaux objets.
La pratique combine plusieurs gestes de céramiste. Le tournage est essentiel pour obtenir les contenants et les éléments destinés à s’empiler avec précision. Le travail à la plaque permet de construire des assiettes, des luminaires ou des formes stratifiées. L’estampage reproduit un volume à partir d’un moule tout en laissant place à l’assemblage manuel, tandis que le coulage convient à certaines pièces de porcelaine. Engobes, émaux satinés ou translucides, gravure et bas-relief modifient ensuite la perception de la surface. Selon les séries, Emmanuelle Musset conserve le grain du grès à l’extérieur, révèle une couleur dans la partie intérieure ou construit un contraste entre la blancheur de la porcelaine et un motif presque imperceptible.
L’emboîtement constitue l’une des recherches les plus caractéristiques de l’atelier. La série Service Totem apparaît d’abord comme une sculpture verticale. Une fois démontée, elle révèle des assiettes, des bols, des saladiers et des plateaux qui peuvent prendre place sur la table. Pour que les éléments forment ensemble une silhouette cohérente, chacun est tourné selon des dimensions compatibles avec les autres. La précision n’efface pourtant pas la diversité des surfaces : une terre brute peut entourer une couleur vive ou plus neutre, et l’ouverture progressive du totem transforme la composition au fil du repas. L’objet rangé et l’objet utilisé proposent ainsi deux lectures différentes d’un même ensemble.
Les variations de Totem explorent aussi les relations entre matières. Dans les versions associant terre et bois, un plateau tourné sur mesure reçoit et stabilise les contenants empilés. Le bois apporte une possibilité d’ajustement différente de celle de la céramique. D’autres pièces mettent la terre en présence de fibres ou de verre. Une collaboration avec Almaï intègre des éléments issus d’un travail colombien autour des fibres de palme. La partie Terre et Verre s’appuie sur la transparence du verre pour compléter l’opacité ou le grain de la céramique. Chaque matériau conserve donc ses propriétés au lieu d’être rendu visuellement uniforme, et l’objet hybride se construit à partir de leurs différences.
La collection Lac déplace cette recherche vers l’émail. Des carpes sont gravées à la main dans des coupelles tournées en porcelaine, puis semblent apparaître sous une couche translucide. L’émail est utilisé avec une épaisseur inhabituelle et se rapproche, après fusion, d’une matière vitreuse profonde. Le motif n’est pas simplement posé à la surface : il se lit à travers la couleur et la lumière. Cette idée se prolonge dans des plats-paysages et des sculptures où la quantité d’émail, ses mouvements au feu et les reliefs qui le contiennent deviennent des éléments de composition.
Les plats-paysages montrent de façon directe comment récupération et hasard peuvent participer à la création. Emmanuelle Musset emploie des surplus provenant de plaques de travail et des fonds de pots d’émaux, puis organise les traces colorées sur des surfaces planes. Les gestes ne cherchent pas à reproduire deux fois la même cartographie. Ils laissent les matières former des zones, des passages et des profondeurs qui évoquent un paysage sans en imposer le dessin. Dans la sculpture Pétales en Cascade, un excès d’émail qui pourrait être considéré comme un défaut est au contraire réparti dans de petits réceptacles. Leur multiplication donne du volume à la matière fondue et transforme son comportement en sujet principal.
Le poisson de la collection Lac circule entre sculpture, vaisselle et parure. Dans une version destinée aux contenants de table, le relief et l’épaisseur de l’émail sont réduits pour rester compatibles avec l’usage. Des assiettes, bols et saladiers en porcelaine reçoivent ainsi des poissons en bas-relief sous des nuances de vert d’eau. Le même motif se retrouve sur des broches, des boucles d’oreilles et des colliers en porcelaine blanche. À cette échelle, le relief se révèle lorsque la lumière glisse sur la surface. Le passage d’un grand plat à un bijou ne consiste pas à diminuer mécaniquement un décor : il demande d’adapter l’épaisseur, la lisibilité et le rapport au mouvement.
D’autres collections ouvrent des directions complémentaires. Palazzo rassemble de la vaisselle en grès, notamment des bols, ramequins, saladiers, tasses et théières. Certains contenants peuvent être couverts par une assiette correspondante et devenir des boîtes, prolongeant la réflexion sur les objets à plusieurs fonctions. Le séjour vénitien d’Emmanuelle Musset nourrit l’inspiration de cet ensemble. Les collections Ajourée, Confluence, Écailles, Gravure et Terre et Verre indiquent d’autres manières de travailler le vide, le relief, l’incision ou la rencontre de matériaux.
La gravure reste un lien direct avec les premiers apprentissages de la créatrice. Elle intervient sur la terre encore crue, avant la cuisson, par des incisions minutieuses et répétées. Le vase Paradis utilise le sgraffite : plusieurs couleurs sont appliquées, puis certaines zones sont grattées afin de faire réapparaître la teinte plus sombre placée dessous. Ses arabesques et ses motifs floraux se réfèrent aux tissus de Mariano Fortuny, designer espagnol installé à Venise à la fin du XIXe siècle. La référence textile est traduite par la différence de couleurs et de matières plutôt que par l’ajout d’un tissu à la céramique.
Les commandes et collaborations professionnelles montrent comment ces techniques s’adaptent à des cahiers des charges précis. Pour Ebur Studio, By Manet fabrique en petite série les lampes Coco et l’applique Coquillage. Des plaques estampées sont assemblées à la main, puis les pièces reçoivent un émail blanc satiné et une monocuisson. Pour Ome Edition, des soliflores Ikébana dérivés des modèles Aubes de la collection Confluence sont déclinés dans trois couleurs propres au projet. Ces réalisations conservent une fabrication artisanale tout en recherchant la régularité nécessaire à une petite série.
Le sur-mesure concerne aussi des objets très différents. Des tasses et des boîtes à thé en grès ont été dessinées pour la Brûlerie de l’Escale, avec un extérieur laissé brut. Pour Apyculte, des pots et couvercles de crème rechargeables sont coulés en porcelaine, proposés dans plusieurs émaux satinés et marqués du logo de la marque. Une collaboration avec l’ébéniste Antoine Maurice associe la lampe en bois Affinité à un vide-poches ou un vase en céramique. Le projet Compose, mené avec le designer Maxime Bellaunay, rapproche quant à lui la brique et la faïence autour de soliflores inspirés de deux matériaux liés au Comminges.
Cette capacité d’adaptation s’adresse également aux particuliers pour un plat, un service, un vase ou un objet imaginé pour une occasion donnée. La forme, la terre, la couleur et le type de décor sont alors définis en relation avec l’usage attendu. La commande ne se réduit pas au changement d’une teinte sur un modèle existant : elle peut nécessiter un nouveau dessin, un moule, des essais d’émail ou une mise au point des proportions. Le vocabulaire de By Manet demeure présent à travers la gravure, l’emboîtement, le contraste entre brut et couleur ou l’association de matières.
La transmission complète l’activité de l’atelier. Emmanuelle Musset accueille des élèves en cours privés ou en stages, reçoit des étudiants en céramique ou en design et accompagne des artistes et designers dans la réalisation de leurs projets. Les apprentissages peuvent porter sur le modelage, le tournage, le colombin, la plaque, le décor à l’engobe, la gravure et l’émaillage. Elle enseigne aussi aux Ateliers de la Cour Roland à Jouy-en-Josas. Cette dimension pédagogique prolonge son propre parcours entre arts appliqués, gravure et céramique, en rendant visibles les choix techniques qui conduisent d’une intention à une pièce cuite.
À Igny, l’identité de By Manet repose donc sur une tension féconde entre précision et aléa. Le tour et l’emboîtement exigent des mesures justes ; la fusion de l’émail et le réemploi de restes introduisent des résultats qui ne peuvent pas être entièrement prédéterminés. Le grès, la porcelaine, le verre, le bois et les fibres sont choisis pour ce qu’ils apportent à l’objet, qu’il s’agisse de grain, de transparence, d’ajustement ou de souplesse. Des services Totem aux carpes de la collection Lac, des lampes estampées aux vases gravés, Emmanuelle Musset construit des pièces qui conservent une fonction tout en modifiant la façon de les regarder, de les ranger et de les utiliser.