À Malicorne-sur-Sarthe, la Faïencerie Bourg-Joly fait vivre une tradition de céramique en faïence qui associe terre blanche, formes moulées, ajourage, émail et peinture à la main. La manufacture travaille des pièces d’art de la table et de décoration, depuis les assiettes aux bords festonnés jusqu’aux paniers ajourés, vases, jardinières, animaux en faïence et objets inspirés du patrimoine de Malicorne. Chaque réalisation passe par une succession de gestes où la préparation de la matière, la précision du moule, la finesse des ouvertures, la régularité de l’émail et le dessin peint doivent rester accordés.
Une histoire liée à Malicorne
La faïencerie de Bourg-Joly s’inscrit dans l’histoire de la céramique de Malicorne depuis 1747, lorsque Jean Loiseau fonde la fabrique du Plat d’Étain. À cette époque, le village devient progressivement un lieu de production reconnu pour ses faïences. Des potiers et des peintres s’y installent, et les échanges avec d’autres centres de production enrichissent les formes et les décors. Jean Loiseau fait notamment venir des peintres de Nevers, dont les pratiques contribuent à introduire des motifs et une manière de travailler l’émail qui marquent durablement la faïence malicornaise.
La fabrique de Mèneville, créée en 1797 par Guillaume Rabigot, constitue l’autre origine historique réunie plus tard par Bourg-Joly. Les familles qui se succèdent développent une production artistique qui ne se limite pas aux pièces utilitaires. Le travail se porte vers des assiettes décorées, des statues, des plats et des objets dont la forme et le décor demandent une recherche plus élaborée. Les collections et les moules accumulés au fil du temps forment une mémoire matérielle : ils gardent les profils, les proportions et les détails qui permettent de comprendre les styles anciens.
À la fin du XIXe siècle, l’activité artistique s’affirme davantage. Léon Pouplard acquiert des moules de statues et des modèles d’assiettes richement décorées auprès d’un faïencier breton. Les formes et les ornements circulent ainsi entre plusieurs territoires, puis sont adaptés aux compétences de Malicorne. Les animaux, les figures et les pièces ajourées prennent place dans un répertoire où la terre cuite devient un support de sculpture, de peinture et de décor. L’histoire de la faïencerie se construit par ces transmissions autant que par les changements de direction.
En 1918, Jules Moreau reprend Bourg-Joly pour son fils. La famille Moreau dirige alors pendant plusieurs générations un ensemble qui réunit progressivement les deux anciennes fabriques de Malicorne. Bourg-Joly conserve le bestiaire associé à Léon Pouplard, de nombreux gabarits et des moules d’assiettes et de statues. Ces éléments ne sont pas de simples archives : ils donnent accès à des silhouettes et à des rapports de forme qui peuvent être repris, restaurés ou réinterprétés dans une production actuelle.
En 1993, Jean-Pierre et Brigitte Fouquet poursuivent la tradition en développant notamment le sur-mesure et les éditions limitées. Une période plus difficile conduit à l’arrêt de la production en décembre 2008. Le 7 avril 2009, B. Denis et Éric Le Calvez, entourés d’anciens salariés, rallument les fours. Cette reprise repose sur la connaissance pratique de l’équipe et sur la volonté de restaurer l’activité dans le lieu historique. Éric et Sophie Le Calvez poursuivent aujourd’hui cette continuité avec une équipe qui associe production, création et entretien des savoir-faire.
Préparer la terre
La faïence commence par une matière qui doit être préparée avec soin. La terre utilisée par Bourg-Joly résulte d’un dosage précis d’argile, de sable et de minéraux. Elle est débarrassée de ses matières organiques, broyée, filtrée et tamisée afin de retrouver une pureté et une élasticité adaptées au travail. Cette préparation influe directement sur le comportement de la pâte. Une terre régulière se répartit mieux dans un moule, accepte une découpe fine et se contracte de façon plus prévisible pendant le séchage et les cuissons.
La terre blanche tient une place particulière dans la faïence artistique de Malicorne. Sa couleur constitue un fond lumineux pour l’émail et les décors peints. Elle permet aussi de lire les volumes et les ouvertures lorsque la pièce ajourée laisse passer la lumière. Le choix de la matière n’est donc pas indépendant de l’apparence finale. Il prépare à la fois la solidité de l’objet, la finesse des profils et la façon dont les couleurs seront perçues après la cuisson.
Le travail de la terre demande de tenir compte de son humidité. Trop souple, elle peut se déformer dans le moule ou perdre la netteté d’un bord. Trop sèche, elle adhère moins bien aux parties d’une forme et risque de se fissurer pendant l’assemblage. Les artisans observent la consistance, la pression nécessaire et la manière dont la surface réagit à l’outil. Cette attention se poursuit jusqu’au séchage à cœur, qui précède la première cuisson.
Former les pièces
Le calibrage introduit une part mécanique dans la fabrication. La calibreuse accueille un moule de plâtre dans lequel la terre est placée. Un profil appelé estèque pousse la matière sous la pression de la main du calibreur tandis que le moule rond est entraîné par la machine. Le geste doit répartir l’épaisseur et suivre exactement le profil prévu. Une assiette, un plat ou une autre forme circulaire ne peut recevoir son équilibre que si la terre est régulièrement appliquée contre le plâtre.
L’estampage répond à une autre organisation. L’estampeur applique une plaque de terre dans un moule de plâtre qui peut être composé de plusieurs parties. La barbotine aide à assurer l’adhérence entre les éléments et la pression de la main accompagne la prise de forme. Les raccords doivent rester propres, car ils seront repris avant le séchage et ne doivent pas fragiliser la pièce. Cette technique permet de faire naître des pièces de forme qui demandent une silhouette plus complexe qu’un simple profil tourné.
Lorsque la terre a commencé à perdre son humidité contre le plâtre, la pièce se détache progressivement des parois. Elle reste alors brute et nécessite un travail de finition. Le tournassage consiste à reprendre une pièce ronde pour lui donner son aspect définitif. Les bords, le pied, les épaisseurs et les transitions sont affinés afin que l’objet garde une bonne assise et une ligne régulière. Pour une pièce de forme, l’artisan peut rachever les détails et nettoyer les traces laissées par le moule.
Le modelage des moules réunit une compétence technique et une intention artistique. Le modeleur façonne les formes en plâtre, restaure les matrices anciennes, crée de nouveaux profils et sculpte les détails qui seront reproduits dans la terre. Le moule doit être suffisamment précis pour transmettre un motif, mais aussi conçu pour permettre le démoulage. Les archives de Bourg-Joly conservent des moules remontant au XVIIIe siècle. Elles donnent à la faïencerie un ensemble de références qui relie les productions actuelles aux formes historiques de Malicorne.
L’ajourage, signature de Bourg-Joly
Après le calibrage, le moulage, le tournage et le tournassage, une pièce peut recevoir un décor ajouré. L’ajoureuse travaille alors la terre avec un scalpel pour créer une suite d’ouvertures fines. Le geste rappelle le travail des dentellières, mais il s’exerce sur une matière encore souple qui devra ensuite supporter l’émail et les cuissons. Les découpes doivent être assez rapprochées pour former un dessin léger, tout en conservant des ponts de terre capables de maintenir la structure.
L’ajourage ne consiste pas à percer au hasard une surface déjà formée. La composition des ouvertures modifie la solidité, le poids visuel et la manière dont la lumière traverse l’objet. Une corbeille, un vase ou une jardinière ajourée présente des zones plus ou moins ouvertes selon la forme et l’usage de la pièce. L’artisane ou l’artisan doit garder une régularité de rythme tout en accompagnant les courbes du volume. Les variations de la main restent perceptibles, mais elles doivent servir l’équilibre général.
Les paniers ajourés ont contribué à la réputation de Bourg-Joly. Leur surface découpée associe la blancheur de la faïence, la légèreté des vides et la solidité des parties conservées. Une fois cuite, la pièce peut évoquer une dentelle minérale, mais son apparence repose sur un travail très concret de préparation, de découpe et de contrôle. La forme peut accueillir des fruits, des objets de table ou une composition décorative ; dans tous les cas, elle garde la trace des ouvertures réalisées à la main.
Les bords festonnés et les profils de corbeilles prolongent cette recherche sur la ligne. Le contour d’une assiette peut être ondulé, découpé ou renforcé par un relief qui donne au bord une présence particulière. Une forme sur pied modifie la relation entre la surface et la table. Une jardinière ajourée introduit un rapport différent entre la terre, la lumière et la plante qu’elle accompagne. Le même savoir-faire de faïencier se déploie donc dans des objets dont les proportions et les contraintes ne sont pas identiques.
Émailler et cuire
Une fois la pièce sèche et cuite une première fois, elle devient un biscuit prêt à recevoir l’émail. L’émaillage se fait par immersion dans un bain d’émail ou à l’aide d’une pince. L’eau pénètre rapidement dans le biscuit, tandis que la matière de l’émail se dépose à la surface. Le geste doit napper la pièce de manière uniforme. Les ajours, les reliefs, les pieds et les parties creuses demandent une attention particulière, car une épaisseur mal répartie modifierait le rendu après cuisson.
L’émail reste fragile avant sa transformation au four. Les pièces sont donc manipulées avec précaution et contrôlées avant la cuisson. Les artisans vérifient la couverture, les bords, les traces éventuelles et les zones où le décor devra être appliqué. L’émail constitue à la fois une surface protectrice et un fond pour la peinture. Sa texture, sa blancheur et sa régularité déterminent la façon dont le pinceau déposera les couleurs et dont la lumière se réfléchira sur la faïence.
La première cuisson, à plus de 1 000 degrés, transforme la pièce crue séchée à cœur en biscuit. Cette étape stabilise la terre et lui donne la résistance nécessaire pour l’émaillage. Après l’application de l’émail et, lorsque la pièce est décorée, des couleurs, une seconde cuisson est menée autour de 950 degrés. Elle permet la vitrification de l’émail et la fixation du décor. Chaque ouverture du four révèle les effets combinés de la terre, de l’émail, de la température et du travail des artisans.
La cuisson demande d’accepter une part de transformation. La pièce peut présenter une variation de teinte, une différence de brillance ou une évolution des couleurs qui n’était pas visible avant le passage au four. Le contrôle ne s’arrête donc pas à l’application. Les artisans observent les surfaces cuites, vérifient la régularité et écartent ou reprennent les pièces qui ne correspondent pas au niveau attendu. La qualité finale naît de cette succession de décisions plutôt que d’un seul geste isolé.
Peindre sur l’émail cru
La décoration peut être réalisée à main levée sur l’émail cru. La décoratrice ou le décorateur applique au pinceau des couleurs à base d’oxydes, avec une technique qui s’apparente à l’aquarelle par sa manière de construire les nuances. La main doit doser la charge du pinceau, suivre le profil de l’objet et préserver la lisibilité du motif. Une assiette plate offre un espace différent d’un vase courbe ou d’une corbeille dont la surface est interrompue par des ouvertures.
Le poncif fournit un autre moyen de reporter un dessin. Un papier cristal piqué de petits trous est positionné sur l’émail, puis tamponné avec de la poudre de charbon de bois. L’esquisse du motif apparaît alors sur la surface et guide le pinceau. Cette méthode permet de retrouver des compositions et de conserver des proportions régulières, tout en laissant au geste de peinture sa part d’interprétation. Le décor n’est pas imprimé mécaniquement : il est repris et coloré par la main.
Les motifs traditionnels de la faïence française comprennent des fleurs, des fruits, des scènes paysannes, des grotesques et des compositions inspirées de plusieurs centres historiques. Bourg-Joly conserve également ses propres modèles, associés à l’histoire de la faïencerie et aux créations de Léon Pouplard. Les interprétations contemporaines peuvent reprendre une structure ancienne, modifier une palette ou simplifier un décor afin de l’inscrire dans une forme actuelle. La peinture fait ainsi dialoguer la mémoire et la création.
La couleur doit accompagner le relief et la forme. Sur une assiette festonnée, elle peut suivre le bord ou organiser le centre. Sur une corbeille ajourée, elle doit tenir compte des vides qui interrompent le support. Sur un animal ou une statue, elle peut souligner la silhouette, les volumes et les détails sculptés. Le pinceau ne dépose donc pas un motif sur une surface neutre : il travaille avec la terre, l’émail, les reliefs et les ouvertures qui structurent déjà l’objet.
Des objets entre usage et décor
Les collections de Bourg-Joly comprennent des assiettes, des plats de service, des paniers ajourés, des cache-pots, des jardinières, des vases, des fruits en céramique, des animaux en faïence et des croix religieuses. Certains objets accompagnent la table, d’autres s’inscrivent dans la décoration intérieure ou dans un ensemble patrimonial. Leur fonction influence les dimensions, la stabilité, l’épaisseur et la finition, mais elle ne sépare pas l’usage de la recherche formelle.
Une assiette doit présenter une surface régulière et un bord équilibré. Un plat de service demande une forme qui accompagne son contenu sans perdre son décor. Un vase ou une jardinière doit tenir sur sa base et recevoir une finition adaptée à son volume. Une corbeille ajourée se construit autour de la relation entre les parties pleines et les vides. Un animal ou une statue demande au modeleur et au peintre de travailler sur une silhouette, un relief et un décor qui donnent vie à la forme sans masquer la matière.
Les pièces uniques et les éditions limitées permettent d’explorer des formes plus rares ou des décors plus complexes. Le moule, la terre, l’ajourage, la peinture et la cuisson restent soumis aux mêmes exigences, même lorsque le nombre de pièces est réduit. La singularité vient des choix de forme et du travail de la main, pas d’une production volontairement irrégulière. Une série peut partager un modèle et conserver des différences mesurées de peinture, de texture ou de réaction au four.
Bourg-Joly a également collaboré avec des designers et des maisons qui recherchent une expression particulière de la faïence française. Ces projets mettent à l’épreuve la capacité de l’atelier à adapter un dessin, un gabarit ou une finition à une demande précise. Les anciennes formes peuvent servir de point de départ, tandis qu’un nouveau décor ou une nouvelle proportion ouvre une voie contemporaine. Le travail conserve alors le lien avec Malicorne tout en répondant à une création actuelle.
Transmettre un savoir-faire
La faïencerie réunit plusieurs métiers : préparation de la terre, calibrage, estampage, tournassage, modelage, ajourage, émaillage, décoration et conduite des cuissons. Chacun intervient à un moment différent, mais les décisions sont liées. Une forme mal démoulée compliquera l’ajourage. Une ouverture trop fine demandera une attention particulière à l’émaillage. Un relief mal préparé modifiera la peinture. La transmission consiste donc à apprendre un geste tout en comprenant ses conséquences sur les étapes suivantes.
Les anciens moules et les modèles conservés dans les archives servent de supports d’observation. Ils montrent des profils, des raccords, des décors et des solutions techniques qui ne se découvrent pas seulement dans une pièce terminée. Les artisans peuvent comparer une forme ancienne avec une réédition, retrouver une proportion ou comprendre la logique d’un décor. La mémoire de l’atelier devient ainsi une ressource active pour les créations et les restaurations de modèles.
Le redémarrage de 2009 a montré l’importance de la transmission entre les anciens salariés et la nouvelle équipe. Rallumer les fours ne suffisait pas à reprendre une production : il fallait retrouver les rythmes de préparation, les gestes de forme, la maîtrise de l’ajourage, les repères de cuisson et la manière de contrôler les pièces. Cette continuité repose sur des connaissances pratiques qui se transmettent par l’observation, l’exercice et la comparaison des résultats.
À Malicorne-sur-Sarthe, Bourg-Joly fait ainsi dialoguer une histoire commencée au XVIIIe siècle et une création toujours active. La terre préparée devient une assiette, un panier, un vase, une jardinière ou une sculpture ; le moule donne la structure ; le scalpel ouvre la surface ; l’émail protège et éclaire ; le pinceau inscrit les décors ; le four transforme l’ensemble. La faïencerie conserve la mémoire des formes malicornaises tout en développant des pièces classiques et contemporaines. Son identité tient à cette alliance entre matière, précision, ajourage, couleur et transmission.