À Nouzerines, dans la Creuse, l’Atelier Françoise Vernaudon est consacré à la création de tapisseries d’Aubusson et à la rencontre avec le métier de lissière. Françoise Vernaudon y travaille sur deux métiers à basse lisse installés à des niveaux différents de l’atelier. Le lieu accueille le public à la demande et sur rendez-vous, notamment pour montrer les étapes d’un tissage, parler d’une commande ou suivre l’avancement d’une œuvre. Les visiteurs peuvent découvrir un espace de travail où les pièces peintes et tissées, les fils et les outils composent un environnement en évolution.
La basse lisse utilise un métier horizontal. La chaîne est ourdie puis montée sur le métier afin de former l’ossature de la tapisserie. Le carton, réalisé aux dimensions de l’œuvre, est placé sous la chaîne. Le lissier travaille à partir de cette image inversée et construit la surface passée après passée. La préparation demande de compter les fils, de régler leur tension et de choisir le nombre de portées en fonction de la conception de l’ouvrage. Une chaîne équilibrée soutient la tapisserie et permet à la trame de se répartir sans déformation.
Le point de départ peut être une peinture, une photographie, une lithographie, une gravure ou un dessin. Cette maquette est transformée en carton, qui reprend les formes et les couleurs à l’échelle réelle. Le carton accompagne le tissage mais ne remplace pas le regard de l’artisan. Les passages de couleur, les dégradés et les zones de détail doivent être interprétés dans le langage des fils. Une image lumineuse demande une palette organisée ; une scène très contrastée exige des transitions maîtrisées ; une forme organique peut nécessiter des croisements et des battages pour éviter une bordure trop dure.
La chaîne de métiers est le support physique de toute l’œuvre. Son montage n’est pas une formalité préalable, car l’équilibre de la tension influence la structure et les proportions. Les fils sont tendus et décomptés selon les objectifs du lissier, le nombre de couleurs et le type de points. La préparation des flûtes vient ensuite. Les laines teintées sont enroulées sur ces petits supports, seules ou mélangées avec d’autres. Le choix d’une flûte, la longueur de fil déposée et la manière de la faire passer influencent la continuité de la trame.
Françoise Vernaudon réalise des œuvres qui peuvent être commandées, exposées ou intégrées à une collection. Elle reçoit les personnes qui souhaitent élaborer un projet de tapisserie d’Aubusson, partir d’une œuvre existante ou découvrir une création en cours. Le dialogue permet de définir le format, les couleurs, la destination et la place laissée à l’interprétation. Un projet réalisé à partir d’une peinture ne demande pas les mêmes décisions qu’une composition conçue directement pour le métier. Dans le premier cas, l’enjeu est de préserver une intention déjà construite ; dans le second, l’image et le tissage peuvent progresser ensemble.
L’atelier possède deux métiers à basse lisse, ce qui permet d’observer des travaux à des étapes différentes. Un métier peut porter une œuvre en cours de construction, tandis qu’un autre est préparé pour un nouveau carton. Cette coexistence rend visible la durée du métier de lissier. Entre le montage de la chaîne et la finition, plusieurs semaines ou plusieurs mois peuvent s’écouler selon la taille et la complexité de la tapisserie. Les outils, les flûtes et les écheveaux gardent la trace d’un travail qui avance par petites décisions répétées.
La couleur est choisie avec le teinturier ou le coloriste et avec l’œil du lissier. Des laines naturelles peuvent être mélangées pour obtenir des nuances, des effets chinés et des transitions. Une couleur ne se définit pas uniquement par son nom : elle dépend de la fibre, de la lumière et des tons qui l’entourent. Un vert peut être refroidi par une pointe de bleu, réchauffé par une nuance jaune ou fractionné en plusieurs valeurs pour donner une profondeur à un feuillage. La palette doit servir le carton tout en restant compatible avec les possibilités du tissage.
Le passage de la flûte, le placement de la trame et le tassement au peigne construisent l’image. Les fils de chaîne disparaissent progressivement sous les rangs de trame. Le lissier travaille sur l’envers et ne découvre la face définitive qu’au moment de la tombée de métier. Cette étape consiste à séparer la tapisserie du métier après la longue période de tissage. Elle révèle la composition dans son sens normal et permet d’observer les couleurs, les contours et les éventuelles zones à perfectionner.
Après la tombée, les relais peuvent être cousus lorsque des ouvertures légères subsistent entre certaines parties du tissage. La finition complète le travail sans effacer la construction de l’œuvre. Une tapisserie d’Aubusson est accompagnée d’un certificat d’authenticité cousu à son revers, appelé bolduc dans le vocabulaire traditionnel. Ce document suit la pièce et permet de rappeler son rattachement à une pratique et à un lieu de fabrication. La qualité d’une œuvre tient cependant d’abord à la cohérence du tissage, à la précision des couleurs et à la solidité de sa structure.
La transmission occupe une place concrète à Nouzerines. Depuis 2011, Françoise Vernaudon accueille des stagiaires qui cherchent une orientation artistique ou professionnelle. Les démonstrations permettent de comprendre le montage, la lecture du carton, l’enroulement des fils et la construction progressive de l’image. Une personne qui découvre l’atelier peut voir pourquoi le métier est rigoureux et solitaire, mais aussi comment il favorise une concentration durable. La présence d’œuvres peintes et tissées montre le passage d’une idée visuelle à une matière qui se regarde et se touche autrement.
La création de l’atelier reste ouverte à l’innovation. Les tapisseries peuvent employer des matières originales ou des méthodes de fabrication adaptées au projet. Cette recherche ne renie pas les gestes hérités : elle les met à l’épreuve d’autres formats, d’autres images et d’autres textures. Une œuvre contemporaine peut conserver la structure de la basse lisse tout en explorant des effets qui n’appartiennent pas aux modèles anciens. La tension de la chaîne, le choix des portées et le mélange des fils offrent un vocabulaire assez riche pour construire des pièces singulières.
À Nouzerines, l’Atelier Françoise Vernaudon réunit donc création, commande, démonstration et transmission autour de la tapisserie d’Aubusson. Les deux métiers à basse lisse, le carton, les flûtes, les laines et la palette forment un ensemble où chaque étape compte. La personne qui confie une image peut suivre sa transformation ; celle qui souhaite apprendre peut observer un geste et comprendre sa logique. De la maquette à la tombée de métier, l’œuvre avance lentement, portée par une relation précise entre dessin, chaîne, trame, couleur et regard.