À Sainte-Scolasse-sur-Sarthe, dans l’Orne, Géraldine Besnard travaille la laque sous le nom Laque Émoi. Sa pratique s’appuie sur plus de deux décennies d’expérience et associe les étapes exigeantes de la laque traditionnelle à des recherches contemporaines sur le hasard, les poudres métalliques, les transparences et les reliefs. Panneaux, objets, pipes, éléments décoratifs et supports inattendus deviennent des terrains de superposition. La surface finale peut sembler parfaitement lisse, mais elle conserve sous son éclat une succession d’entoilages, d’apprêts, de pigments, de ponçages et de vernis.
Le parcours de Géraldine Besnard réunit formation artistique et apprentissage technique. Elle étudie pendant trois ans aux Beaux-Arts d’Angers en option architecture et design, puis deux ans à l’ENSAAMA, en option laque, où son diplôme reçoit les félicitations du jury. Elle poursuit par trois mois de création de décors dans les ateliers Midavaine à Paris et par une année consacrée à la restauration de laques anciennes à l’Atelier Brugier. Ces expériences lui permettent d’aborder à la fois le dessin d’un décor neuf et la lecture attentive d’un objet déjà chargé d’histoire.
Son activité l’a également conduite aux États-Unis pour le laquage d’une vaste surface murale. Elle travaille ensuite pendant huit ans dans ses ateliers normands, enseigne la laque durant dix années au Centre d’Art d’Alençon et transmet le croquis de modèle vivant pendant huit ans. Elle exerce parallèlement comme professeure d’art depuis 2010. Après une période davantage tournée vers l’enseignement, elle rouvre pleinement son atelier en septembre 2019. La création et la pédagogie restent ainsi liées : la connaissance d’un geste se précise lorsqu’il faut en expliquer l’ordre, les raisons et les effets sur la matière.
La réalisation d’un laque traditionnel commence bien avant la couleur. Le support de bois doit être stabilisé, notamment par un entoilage sur ses deux faces. Viennent ensuite le poché, le travail au couteau, le ponçage et l’isolation. L’apprêt construit une base régulière et lumineuse ; il peut aussi préparer le contraste nécessaire à une gravure de type Coromandel. Si le support n’est pas correctement préparé, les couches suivantes ne pourront ni conserver leur planéité ni produire la profondeur recherchée. Cette phase invisible demeure donc déterminante pour la tenue et l’aspect de l’œuvre.
La mise en teinte associe vernis, térébenthine et pigments. Géraldine Besnard travaille par couches successives dont la concentration en pigment peut varier. Certaines zones créent des pleins ou des creux dans la première matière, puis d’autres nuances les remplissent et les relient. Le ponçage ramène progressivement la surface vers un lissé continu sans effacer toutes les différences colorées. Les teintes ne sont pas simplement juxtaposées comme sur une peinture opaque : elles se découvrent selon leur densité, leur profondeur et la façon dont l’abrasion fait réapparaître une couche antérieure.
Le vernissage prolonge cette construction. Plusieurs couches de vernis flatting peuvent être nécessaires selon la profondeur ou le relief souhaité. Chacune doit être poncée avant la suivante, afin d’enlever les poussières, de retrouver une surface régulière et de donner une accroche au nouveau vernis. Après le dernier ponçage, un séchage en profondeur précède le lustrage. Celui-ci s’effectue au coton avec des produits de finition de grains différents. La brillance est progressivement activée et stabilisée jusqu’à permettre un reflet net. L’aspect miroir est donc le résultat d’un travail patient, non l’effet immédiat d’un produit posé en une seule fois.
Cette maîtrise du lisse n’empêche pas Géraldine Besnard de rechercher l’imprévu. Elle explique être continuellement surprise par une matière qu’elle fabrique avec les pigments puis révèle au ponçage. Les coulures peuvent être guidées par des contours, les densités de base modifiées et les couches superposées pour provoquer des rencontres moins prévisibles. La laque devient alors un équilibre entre contrôle et aléa. Le geste prépare des conditions, mais la matière conserve une capacité de transformation qui ne se découvre pleinement qu’à l’ouverture des couches.
La série Poudres et compagnie naît de la redécouverte d’un ancien stock de poudres d’or, d’argent, de cuivre et de bronze. Plutôt que de les employer uniquement selon une méthode classique, la laqueuse expérimente leur projection sur des panneaux. Elle les souffle à la paille, les fait glisser ou modifie leur mouvement avec de la térébenthine. Les particules métalliques se dispersent, se regroupent et traversent les couches transparentes avec des intensités variables. La surface peut évoquer une matière minérale, un ciel ou un espace cosmique sans dépendre d’une image dessinée au préalable.
Ces poudres renouent aussi avec le maki-e, famille de techniques japonaises dans laquelle un décor reçoit des poudres métalliques. Géraldine Besnard l’aborde à partir de ses propres essais sur les superpositions et les densités. L’or, l’argent, le cuivre et le bronze ne réagissent pas de la même manière à la couleur environnante. Leur éclat varie selon leur concentration et selon l’épaisseur des couches qui les recouvrent. Le ponçage peut faire apparaître une zone, en atténuer une autre ou relier plusieurs dépôts dans un même mouvement.
L’Éveil des sens est issu d’une collaboration avec le maître pipier Pierre Voisin. Le point de départ est la racine de bruyère dans laquelle le pipier décèle la forme possible d’un objet. Géraldine Besnard intervient ensuite par des couleurs choisies en relation avec le galbe et le veinage du bois. La laque transforme l’apparence extérieure sans faire disparaître la logique de la pipe. L’objet terminé engage la vue et le toucher, tandis que son usage mobilise aussi l’odorat et le goût. Cette coopération met en présence deux métiers qui travaillent chacun la matière par étapes et doivent se comprendre avant d’intervenir sur le même volume.
La série Crâne et compagnie explore un support très différent. Elle commence après la découverte d’un squelette de cheval au retrait des eaux d’une rivière, puis se poursuit avec des crânes d’antilope et de buffle transmis par son grand-père et d’autres pièces confiées par des personnes connaissant son travail. Géraldine Besnard prend le temps d’observer chaque forme avant de la parer de couleurs. La laque à la coquille d’œuf et la dorure soulignent les reliefs osseux sans les dissimuler. L’intention déclarée est respectueuse : le décor honore l’animal et transforme le crâne en présence contemplative plutôt qu’en simple curiosité.
Le travail à la coquille d’œuf repose sur de petits fragments clairs insérés dans la surface. Leur taille, leur orientation et les intervalles laissés entre eux peuvent dessiner un réseau, suivre un volume ou créer un contraste avec un fond sombre. Les fragments ne restent pas en saillie brute : ils sont intégrés aux couches, poncés et finis avec le reste du décor. La dorure apporte un autre type de lumière, plus continue ou plus ponctuelle selon son emploi. Coquille et métal permettent ainsi de construire un relief visuel sans renoncer à la cohérence du laque.
La gravure Coromandel offre encore une autre relation à la profondeur. Le décor est incisé dans un apprêt suffisamment construit pour permettre l’apparition de couches contrastées. L’écriture, le relief ou la ciselure peuvent compléter les procédés lorsque le projet le demande. Géraldine Besnard adapte alors l’ordre des opérations : une gravure ne se prépare pas comme une simple superposition de teintes, et une coquille doit être anticipée avant les finitions. La technique reste au service d’une composition précise, même lorsque certaines réactions de matière sont volontairement laissées ouvertes.
Les commandes personnalisées ajoutent des étapes de dialogue et de mise au point. Des maquettes peuvent être proposées, puis les choix de couleur validés avant le travail définitif. Le support, les dimensions, le décor, la profondeur et le degré de brillance orientent la préparation. Gravure, coquille, dorure, écriture ou relief sont retenus seulement s’ils correspondent à l’objet et à l’univers recherché. Ce processus évite d’appliquer le même effet à tous les projets : une pièce de mobilier, un panneau mural ou un petit objet n’imposent ni la même construction ni le même rythme visuel.
Les collaborations citées par la laqueuse montrent cette capacité à changer d’échelle et de matériau. Outre Pierre Voisin, elle a travaillé avec Valérie Voisin autour de pendules de radiesthésie, avec le métallier Jorge Castronovo et avec le designer de mobilier Nicolas Bar. Chaque rencontre déplace les contraintes du support. Le métal, le bois tourné ou un élément de meuble demandent des préparations et des raccords distincts. La laque doit adhérer, suivre le volume et dialoguer avec les parties laissées visibles, plutôt que recouvrir indistinctement tout l’objet.
La transmission occupe une place durable dans le parcours de Géraldine Besnard. Son expérience au Centre d’Art d’Alençon et dans l’enseignement artistique s’accompagne aujourd’hui d’initiations, de stages de décor, d’un apprentissage de la coquille d’œuf, de la gravure Coromandel et de la ciselure, ainsi que de séances d’accompagnement individuel. Ces formats permettent d’entrer dans le métier par une technique circonscrite ou d’être guidé sur un projet plus construit. Ils rendent surtout perceptible le temps du laque : préparation, séchages, ponçages et reprises ne peuvent pas être comprimés sans modifier le résultat.
Installée à Sainte-Scolasse-sur-Sarthe, Géraldine Besnard poursuit en 2026 ses recherches autour des strates, des poudres et de la révélation par le ponçage. Son travail est présenté dans le programme des Journées européennes des métiers d’art de Mortagne-au-Perche, qui souligne la coexistence de techniques traditionnelles et d’expérimentations par projection, souffle et glissement de matière. L’atelier normand demeure ainsi un lieu où la rigueur apprise dans la création et la restauration rencontre une pratique personnelle de la surprise.
Laque Émoi donne à voir tout ce qu’une surface parfaitement finie peut contenir. Sous le reflet se trouvent le tissu qui stabilise le bois, les apprêts, les creux, les pigments, les poudres métalliques et de nombreuses reprises abrasives. Certaines œuvres recherchent une planéité proche du miroir ; d’autres laissent deviner une coulure maîtrisée, une coquille, une gravure ou un relief. De Poudres et compagnie à L’Éveil des sens et Crâne et compagnie, Géraldine Besnard utilise cette lente construction pour relier tradition asiatique, art décoratif, collaboration artisanale et expérimentation contemporaine.