À Trédaniel, dans les Côtes-d’Armor, Julie Lasfargues crée des perles de verre au chalumeau et les transforme en bijoux. Son atelier Lasfargues-Créations s’appuie sur une pratique de plus de vingt-cinq ans, d’abord nourrie par le verre soufflé puis développée autour du verre filé et soufflé à la flamme. Les perles deviennent des éléments de parure, des suspensions florales miniatures ou de petits globes où se rencontrent les couleurs et les inclusions. Le verre est travaillé comme une matière légère et lumineuse, mais sa beauté dépend d’une suite de gestes précis, de la gestion de la chaleur et d’une recuisson qui stabilise chaque pièce.
Julie Lasfargues a découvert le monde du verre soufflé avant de choisir le chalumeau. Ces deux approches partagent la présence du verre en fusion, mais elles ne donnent pas la même relation à l’outil ni au volume. Le soufflage ouvre un espace plus ample autour d’une masse de verre, tandis que le chalumeau permet de travailler une quantité plus réduite de matière avec une grande précision. Cette mobilité rend possible la création de perles, de motifs fins et de petits volumes qui sont ensuite montés sur un bijou. Le geste reste manuel du début à la fin : la flamme chauffe, étire, enroule et rassemble le verre, mais c’est la verrière qui décide de la forme, de la couleur et du rythme du décor.
La fabrication d’une perle commence par la préparation du verre et du mandrin. Le verre est porté à la flamme jusqu’à devenir suffisamment souple pour être déposé et enroulé. Le mouvement doit rester régulier afin de construire une masse équilibrée autour de la tige. Une perle peut rester ronde, s’allonger, recevoir une surface plus irrégulière ou être soufflée pour devenir creuse. La quantité de verre, la vitesse de rotation et la distance à la flamme influencent le résultat. Une variation infime peut modifier le diamètre, l’épaisseur et la manière dont la lumière traverse la pièce. Le travail au chalumeau associe donc une grande liberté décorative à une discipline très concrète de la température.
Le verre filé permet de dessiner directement dans la matière. Un fil coloré peut être étiré, posé en spirale, enroulé autour du noyau ou utilisé pour former une ligne qui se resserre. Les couleurs peuvent rester séparées, se fondre partiellement ou créer des inclusions visibles sous une surface transparente. La verrière peut aussi ajouter plusieurs couches et jouer sur l’épaisseur pour obtenir un effet de profondeur. Les perles deviennent alors de petits espaces où les motifs ne sont pas seulement posés sur la surface : ils sont pris dans le verre, entourés par lui et modifiés par la lumière qui le traverse.
Les fleurs constituent un champ d’expression privilégié. Julie Lasfargues crée des suspensions florales miniatures et des motifs qui s’inspirent du vivant sans chercher à le copier à une échelle réaliste. Un pétale peut être construit à partir d’une goutte étirée, d’un fil coloré ou d’une succession de couches. Le centre de la fleur demande une autre densité et un autre rythme. Le montage de plusieurs éléments permet de faire naître une corolle, un bouton ou une silhouette végétale. La petite taille ne rend pas le travail plus simple : elle exige au contraire de maîtriser la quantité de matière et de conserver la lisibilité du motif malgré la finesse du verre.
Les minuscules globes aux inclusions de couleurs prolongent cette recherche. Une forme sphérique peut contenir un réseau de fils, une tache, une spirale ou un contraste qui apparaît selon l’angle de vue. Le verre transparent agit comme une enveloppe et transforme la perception du décor intérieur. Lorsque la lumière passe à travers la perle, les couleurs semblent se déplacer ou changer d’intensité. Lorsqu’elle est posée sur une surface sombre, les mêmes inclusions paraissent plus profondes. Cette mobilité visuelle explique la place des petites formes dans les bijoux : elles suivent le mouvement du corps et ne livrent pas exactement la même image à chaque instant.
Les bijoux sont conçus à partir de ces perles uniques ou produites en petites séries. Une perle destinée à une boucle d’oreille, à un sautoir ou à un pendentif doit être suffisamment solide et équilibrée pour accompagner le mouvement. Le choix du métal complète le travail du verre. Julie Lasfargues associe ses perles à l’argent et à l’or, en recherchant des montages sobres qui laissent la matière colorée prendre sa place. Une attache en métal peut souligner une ligne, prolonger la verticale d’une perle ou créer un contraste avec une forme ronde. Le bijou devient une relation entre la chaleur et la transparence du verre, la brillance du métal et la présence du corps qui le porte.
Certaines pièces montrent une bulle légère, une couleur contenue dans une enveloppe ou un filigrane qui semble flotter. L’effet dépend de la manière dont le verre a été soufflé, filé et refroidi. Une perle ne doit pas être décrite uniquement par sa couleur. Sa surface peut être brillante, mate, lisse ou structurée ; son intérieur peut contenir plusieurs niveaux de décor ; son contour peut rester parfaitement rond ou garder une légère tension. Les variations de fabrication font partie de l’identité des pièces uniques. Même lorsque plusieurs bijoux appartiennent à la même famille, leurs motifs et leurs proportions peuvent différer.
La recuisson est une étape essentielle du travail. Après avoir été façonnée à la flamme, la perle conserve des tensions internes liées aux différences de température entre son cœur et sa surface. Le passage dans un four de recuisson permet de les réduire progressivement et contribue à la solidité de l’objet. Cette étape demande de tenir compte de la nature du verre, de l’épaisseur et de la forme. Une perle décorée de plusieurs couches ne se comporte pas nécessairement comme une perle plus simple. La patience du refroidissement fait donc partie du métier, même si elle n’est plus visible dans le bijou terminé.
La maîtrise de la chaleur ne se limite pas à la température du four. Au chalumeau, la verrière observe la couleur du verre, sa fluidité et sa réaction lorsqu’un fil est approché. Une flamme trop vive peut déformer un motif ou faire disparaître un contraste. Une chaleur insuffisante ne permet pas au verre de se lier correctement. Le travail consiste à placer la matière dans une zone de chaleur adaptée, à l’éloigner au bon moment et à maintenir un mouvement qui évite les contraintes brusques. Le verre reste vivant pendant la fabrication : il coule, se tend, se contracte et répond à chaque contact avec la flamme.
Le verre soufflé et le verre filé ne sont pas abordés comme deux techniques isolées. L’expérience acquise dans le soufflage donne une compréhension du volume, de la paroi et de l’air enfermé dans la matière. Le filage apporte une maîtrise des baguettes, des motifs et des dépôts successifs. La combinaison des deux peut produire des perles creuses, des bulles, des globes ou des éléments où la couleur se déploie à l’intérieur d’une forme fine. Cette continuité entre les pratiques permet à Julie Lasfargues d’explorer le verre à petite échelle sans perdre le rapport au souffle et à l’espace qui caractérise le travail de la matière en fusion.
Les pièces du catalogue comprennent notamment des boucles d’oreilles, des colliers et des sautoirs. Une boucle d’oreille demande une paire équilibrée si elle est conçue comme un ensemble, mais chaque perle peut garder de petites différences qui attestent du travail manuel. Un collier se construit autour d’un rythme : répétition de perles proches, alternance de formes, espace laissé entre les éléments ou présence d’une pièce centrale. Un sautoir donne davantage de place au mouvement et à la longueur. Dans chaque cas, le montage doit soutenir la perle sans l’étouffer. Le métal devient une structure discrète qui permet au verre de jouer avec la lumière.
Le travail autour des fleurs peut également prendre une forme plus libre. Une suspension miniature n’a pas besoin de reproduire une plante complète. Quelques pétales, un cœur coloré et une tige suggérée suffisent à faire naître une impression de floraison. Les motifs peuvent être rapprochés, espacés, transparents ou très colorés. Le verre apporte sa propre interprétation du vivant : il conserve la fragilité apparente d’un pétale, mais la cuisson et la recuisson donnent à la pièce une stabilité durable. Cette tension entre délicatesse visuelle et solidité réelle se retrouve dans les bijoux qui accompagnent le corps au quotidien.
L’atelier participe aussi à la transmission du verre au chalumeau. Les stages décrits par Julie Lasfargues proposent de découvrir les effets de la flamme, les réactions entre les couleurs et les moyens d’obtenir des motifs originaux. Les participants peuvent réaliser plusieurs perles selon la taille et la complexité choisies, puis les pièces sont recuites avant d’être récupérées. Cette organisation permet de comprendre les étapes essentielles : chauffer, déposer le verre, faire tourner le mandrin, ajouter une couleur, maintenir la forme et préparer le refroidissement. La pédagogie repose sur l’observation et l’accompagnement du geste plutôt que sur la recherche immédiate d’un résultat parfaitement régulier.
Les expériences de transmission peuvent s’adresser à des adultes ou à des enfants selon le cadre proposé. Travailler le verre à la flamme demande de respecter des règles de sécurité et de rester attentif aux outils, à la chaleur et aux mouvements de la matière. La découverte devient plus intéressante lorsque la personne comprend pourquoi une perle se déforme, pourquoi une couleur réagit différemment d’une autre ou pourquoi la recuisson est nécessaire. Le stage fait alors percevoir la part technique qui se cache derrière un objet apparemment léger.
L’activité de Julie Lasfargues s’inscrit dans un réseau de rencontres autour du verre à la flamme. Les présentations consacrées à Flame Off décrivent des démonstrations où les verriers travaillent devant le public et partagent leurs gestes, leurs recherches et leurs manières de créer. Les salons du verre permettent aussi de comparer le soufflage, le filage, la gravure et les bijoux contemporains. Dans cet environnement, la perle au chalumeau conserve son échelle intime, mais elle dialogue avec d’autres disciplines du verre et rend visible la diversité des techniques qui naissent d’une flamme.
Le choix de la Bretagne ajoute un contexte particulier à cette pratique. Trédaniel se situe dans les Côtes-d’Armor, en Bretagne, mais les perles de verre peuvent voyager par leur forme et leur couleur. Une fleur miniature, une bulle ou un globe n’est pas attaché à un paysage précis. Pourtant, le lieu de l’atelier compte : il rassemble la création, le travail manuel et la relation avec un territoire où les métiers d’art sont présentés dans des salons et des événements. Le verre garde une dimension universelle, tandis que la fabrication demeure ancrée dans une commune et dans un atelier précis.
Pour découvrir le travail de Julie Lasfargues, il faut observer la perle avant même de regarder le bijou entier. La lumière révèle la profondeur, les couches et les inclusions. Le mouvement fait varier les couleurs et permet de comprendre pourquoi une suspension florale ne se voit jamais de manière identique. Le métal souligne ensuite le verre et lui donne une relation avec le corps. Une pièce unique conserve de petites irrégularités qui ne sont pas des défauts : elles rappellent que la forme a été façonnée à la main, dans une matière sensible à la température et au rythme du geste.
À Trédaniel, Julie Lasfargues développe ainsi une pratique de perlière d’art où le verre soufflé et filé devient bijou, fleur miniature ou petit monde coloré. Le chalumeau permet de travailler à une échelle fine, d’étirer des fils, d’enrouler la matière et d’enfermer des inclusions dans une enveloppe transparente. La recuisson stabilise les perles, tandis que l’argent ou l’or les inscrit dans une parure. Entre précision technique, observation de la flamme et imagination végétale, Lasfargues-Créations donne au verre une forme légère qui se révèle différemment à chaque mouvement et conserve la trace d’un travail entièrement manuel.