À Fanjeaux, dans l’Aude, Michel Nagati développe au sein de La Chouette Boutique un travail consacré à la fabrication de modillons inspirés du patrimoine médiéval. Sa démarche réunit des outils numériques, des procédés de modelage et des opérations de moulage pour retrouver des formes et des détails qui se sont parfois estompés avec le temps. La photogrammétrie, la sculpture logicielle, l’impression 3D, les moules en plâtre et le coulage des barbotines ne sont pas employés comme des techniques séparées : ils forment une chaîne de fabrication où chaque étape prépare la suivante.
Un modillon est un élément sculpté qui participe à une architecture. Il peut présenter un visage, une figure, un animal, un motif végétal ou une forme géométrique destinée à rythmer une façade. Les siècles, l’exposition aux intempéries et les réparations successives peuvent adoucir les arêtes, effacer une expression ou rendre moins lisible la relation entre les volumes. Reproduire un tel élément demande donc de regarder ce qui subsiste, de comprendre la construction de la forme et de distinguer les creux d’origine des dégradations. Le travail de Michel Nagati commence par cette attention au détail et par la volonté de redonner une présence à des modillons médiévaux.
La photogrammétrie permet de partir d’un ensemble de photographies pour construire une représentation numérique d’un objet ou d’un relief. Les images enregistrent les points de vue et les variations de surface ; le logiciel les met en relation afin de produire un modèle en volume. Cette étape ne remplace pas l’observation directe. Elle aide à conserver les proportions, à rapprocher des détails éloignés et à disposer d’une base de travail qui peut être examinée sous différents angles. Pour un modillon, le dessous, les côtés et les parties en retrait comptent autant que la face la plus visible. La représentation numérique rend possible une lecture plus complète de cette géométrie.
Le modèle obtenu peut ensuite être repris par sculpture logicielle dans Blender. Cette opération consiste à travailler le volume dans un environnement numérique, en corrigeant une zone, en rétablissant une continuité ou en préparant une forme destinée à être fabriquée. Le geste de sculpture change d’outil, mais il conserve une exigence proche de celle du modelage : il faut décider où un relief commence, comment une joue rejoint un front, comment un motif s’interrompt et quelle profondeur reste compatible avec la pièce. La sculpture logicielle permet aussi de comparer plusieurs états du modèle avant de passer à une réalisation matérielle.
L’impression 3D intervient pour produire un modèle ou un élément intermédiaire. Elle transforme la géométrie numérique en objet physique, couche après couche. Cette pièce imprimée peut servir de support à une vérification des dimensions, à une mise au point de la forme ou à la préparation d’un moule. L’intérêt de cette étape tient à la possibilité de passer rapidement d’un volume virtuel à un volume manipulable. Le regard peut alors se déplacer autour de la pièce, la main peut éprouver les creux et les saillies, et les corrections peuvent être pensées avant le travail de la terre.
Le moule en plâtre constitue le lien entre la forme préparée et la série de reproductions. Le plâtre épouse les reliefs du modèle et devient une empreinte capable de recevoir une matière liquide ou souple. Sa préparation demande de préserver les détails fins sans enfermer la pièce dans des contre-dépouilles qui empêcheraient le démoulage. La séparation des parties, la solidité de l’ensemble et la manière d’ouvrir le moule doivent être anticipées. Une empreinte mal conçue peut perdre une arête, retenir la pièce ou rendre fragile un détail. Le moulage est donc une opération de conception autant qu’une étape de reproduction.
Le coulage des barbotines apporte la matière céramique à l’intérieur du moule. Une barbotine est une terre mise en suspension dans l’eau pour pouvoir circuler et se déposer contre les parois. Lorsque l’épaisseur recherchée est atteinte, l’excédent est évacué et la pièce commence à se raffermir. Le temps de prise influence la régularité des parois et la netteté du relief. Il faut ensuite libérer la forme du plâtre avec précaution, retirer les traces de joint et reprendre les petites irrégularités. Le modillon conserve alors la structure de l’empreinte tout en portant les marques des opérations de finition.
Le nettoyage de la terre brute permet de retrouver la lisibilité des détails après le démoulage. Les bavures, les lignes de joint et les excédents de matière peuvent perturber un visage ou interrompre un motif. Michel Nagati travaille aussi à la recréation de détails estompés sur la terre brute. Cette intervention demande de ne pas traiter toute la surface de la même façon. Une arête nette, une zone usée et un relief volontairement repris ne racontent pas la même chose. Le geste doit rétablir une continuité et une lecture, tout en évitant de transformer une forme ancienne en objet uniformément neuf.
La recréation d’un détail demande d’abord de comprendre la logique du motif. Une boucle de feuillage, une aile, une mèche ou une ligne d’ornement ne se corrige pas comme une simple rayure. Il faut suivre l’orientation du relief, son rapport avec les volumes voisins et la profondeur qui lui donne son ombre. Le modelage intervient alors par petites touches. Une quantité de terre trop grande alourdit le dessin ; une reprise trop faible ne rend pas le détail visible après cuisson. La précision vient de l’observation, du contrôle de l’outil et de la capacité à revenir sur la pièce sans effacer les transitions déjà réussies.
La cuisson du biscuit transforme la terre séchée en une pièce céramique plus stable et plus résistante à la manipulation. Avant cette cuisson, le modillon reste vulnérable à l’humidité, aux chocs et aux déformations. Le séchage doit donc être suffisamment régulier pour limiter les tensions dans la matière. Les parties épaisses et les zones plus fines ne perdent pas leur eau au même rythme. Une préparation attentive aide à conserver les volumes obtenus au coulage et les détails repris au nettoyage. La cuisson du biscuit constitue un passage décisif entre la pièce encore terreuse et l’élément qui peut être examiné, conservé ou destiné à un projet architectural.
Le travail de La Chouette Boutique se situe ainsi à la rencontre du patrimoine et de la fabrication contemporaine. Les logiciels et la photogrammétrie permettent de saisir une géométrie ; l’impression 3D offre un modèle manipulable ; le plâtre produit une empreinte ; la barbotine redonne un volume ; le nettoyage et le modelage rétablissent la lecture des détails. Aucune étape ne suffit seule. Une image numérique ne conserve pas automatiquement la qualité d’un relief, un moule ne corrige pas une forme mal comprise et une cuisson ne remplace pas la préparation de la terre. La cohérence vient du passage maîtrisé entre les outils.
Cette combinaison de techniques ouvre aussi une réflexion sur la manière de transmettre les formes. Un modillon médiéval porte une relation à l’architecture, au décor et au regard des passants. Le reproduire ne consiste pas à fabriquer un ornement isolé, mais à conserver une silhouette, une profondeur et une organisation de détails qui ont été pensées pour un emplacement. La photogrammétrie peut aider à garder la trace d’un relief ; la sculpture numérique peut rendre certaines opérations plus lisibles ; le moulage et le coulage peuvent produire une forme qui reste accessible à l’examen. La fabrication devient alors un moyen de faire circuler une connaissance de la matière sculptée.
Le choix de réunir des procédés numériques et des gestes manuels donne à chaque exemplaire une histoire de fabrication identifiable. Le modèle provient d’une lecture de la forme, l’impression rend le volume présent, le plâtre en conserve l’empreinte et la terre reçoit les corrections du modelage. Les détails restaurés ou recréés ne sont pas de simples ornements ajoutés à la fin : ils participent à la compréhension générale de la pièce. Une bouche, un œil, une feuille ou une volute peut modifier l’expression de tout le modillon lorsque sa profondeur ou son orientation change.
À Fanjeaux, Michel Nagati fait donc dialoguer les technologies de représentation et les savoir-faire de la terre pour fabriquer des modillons inspirés du Moyen Âge. La photogrammétrie, Meshroom, la sculpture logicielle dans Blender, l’impression 3D, les moules en plâtre, le coulage des barbotines, le nettoyage de la terre brute et la recréation des détails forment un parcours cohérent. Le biscuit fixe ensuite le résultat d’un travail où l’observation du relief reste centrale. La Chouette Boutique inscrit cette activité dans une pratique de métier d’art attentive aux traces du patrimoine : comprendre une forme, lui redonner une présence matérielle et permettre à ses détails de continuer à être regardés.