À Oloron-Sainte-Marie, Laulhère fabrique des bérets en faisant circuler chaque pièce entre le tricotage, le remaillage, le foulage, la teinture, l’enformage, l’ennoblissement, la confection et le contrôle final. La forme apparemment simple du béret masque une succession de transformations. Un fil de laine devient d’abord une galette tricotée, puis une matière feutrée et colorée dont le diamètre est réglé sur une forme en bois. Le travail se poursuit par le grattage, le rasage et la pose des éléments intérieurs. Au moins douze artisans interviennent ainsi sur un même béret avant le bichonnage qui achève sa préparation.
L’histoire de la maison commence avec la laine. En 1792, Pierre Laulhère exerce à Oloron-Sainte-Marie comme négociant en laine et produit des bas dans cette matière. Son fils Lucien prend la direction de l’activité en 1838. Deux ans plus tard, son mariage avec Marie Tournaben apporte la connaissance d’une famille qui confectionne des bérets depuis 1810. La production de bérets débute chez Laulhère en 1840. La transmission ne porte donc pas uniquement sur un objet fini : elle associe le choix de la fibre, la construction de la maille et la manière de conduire le feutrage jusqu’à la densité recherchée.
Dans les années 1890, les ateliers sont installés près du gave d’Oloron. La manufacture est restée sur ce site, tout en connaissant des rénovations et des aménagements. Entre 1975 et 1983, elle met au point ses propres machines à tricoter les bérets. Cette évolution technique ne supprime pas l’intervention manuelle. Les machines forment les séries de mailles, tandis que les tricoteuses surveillent les galettes, repèrent un fil rompu, une maille oubliée ou une tension irrégulière, puis réparent avant que la pièce ne passe aux opérations humides.
La fabrication commence avec un fil de laine mérinos cardée, naturellement écru. Le cardage a préparé et démêlé les fibres pour constituer un fil régulier, mais celui-ci doit encore être tricoté selon une géométrie précise. Le métier circulaire augmente puis diminue le nombre de mailles afin de construire un disque plutôt qu’un tube. La future coiffe existe alors sous la forme d’une galette souple, dont le diamètre diminuera au foulage. La régularité de cette première construction conditionne les réactions de la laine lors de cette transformation.
Le remaillage ferme ensuite le tricot. Les mailles des deux bordures sont reprises pour achever le cercle sans laisser une limite fragile. L’opération demande de conserver l’ordre des boucles et une tension compatible avec le reste de la galette. Une fermeture trop différente du tricot se comporterait mal lorsque la pièce rétrécit dans l’eau. Ce raccord doit donc participer à la structure tout en devenant discret dans la matière feutrée. Le contrôle des tricoteuses intervient avant cette transformation irréversible, à un moment où une maille peut encore être corrigée.
Le foulage change profondément l’aspect du tricot. Les galettes sont travaillées mécaniquement dans une eau tiède savonneuse. Les écailles microscopiques des fibres de laine s’accrochent les unes aux autres sous l’effet combiné de l’humidité, du mouvement et de la chaleur. Les intervalles entre les mailles se resserrent, la matière gagne en densité et le diamètre diminue. Le béret n’est donc pas découpé dans un feutre déjà constitué : son propre tricot devient feutre. Le cercle fermé au remaillage est transformé dans son ensemble jusqu’à former une matière épaisse et cohérente.
La conduite du foulage repose sur des observations répétées. La laine ne réagit pas comme un matériau strictement uniforme ; il faut suivre son épaisseur, sa souplesse, son retrait et la cohésion obtenue. Les foulonneurs ouvrent périodiquement les machines pour examiner et toucher les pièces, puis ajustent la progression si nécessaire. L’expérience sert à reconnaître le moment où la maille est suffisamment resserrée sans avoir perdu le comportement attendu du béret. Le réglage ne se résume donc pas à une durée fixe appliquée indistinctement à toutes les galettes.
La teinture vient après le feutrage. Les bains sont préparés par les teinturiers avec l’eau du gave qui borde les ateliers et avec des recettes de mélanges développées par la maison. La qualité du fil, celle de l’eau, la température et le temps passé dans le bain influencent le résultat. Laulhère mentionne également l’emploi de pigments naturels provenant notamment de la betterave, de l’avocat, de la garance ou de l’oignon. Ces matières ne dispensent pas du travail de formulation : une couleur dépend de la combinaison choisie et de sa réaction avec une laine déjà foulée.
La couleur doit rester cohérente sur toute la coiffe, y compris dans une matière épaisse dont les fibres se sont rapprochées. Le teinturier observe donc autant l’évolution du bain que le comportement du feutre. La profondeur d’un ton ne tient pas à un simple choix dans un nuancier ; elle résulte d’un équilibre entre recette, température, durée et absorption. Le passage par l’eau relie ici l’environnement immédiat d’Oloron au processus de production, sans effacer la précision des mesures et du regard nécessaires à la répétition d’une teinte.
Après la teinture, l’enformage donne au béret son diamètre définitif. La pièce humide est placée sur une forme en bois choisie selon la dimension recherchée, puis elle sèche dans cette configuration. Ce travail stabilise la géométrie obtenue après le retrait du foulage. Il ne s’agit pas encore du tour de tête, qui sera réglé plus tard par le baleinage en cuir, mais du diamètre de la coiffe déployée. Le choix de la forme influe ainsi sur l’amplitude du béret et sur la manière dont son volume pourra être porté.
L’ennoblissement intervient lorsque la forme est établie. La coiffe est grattée pour relever les fibres à sa surface, puis rasée afin d’obtenir un aspect velouté et régulier. Ces deux gestes sont complémentaires : le premier fait ressortir la matière, le second égalise ce qui vient d’être soulevé. La lumière se répartit alors autrement sur la laine, tandis que le toucher devient plus homogène. Un contrôle visuel accompagne ces opérations, car une irrégularité de surface ou de forme doit être repérée avant l’ajout de la doublure et des garnitures.
La confection habille l’intérieur et précise la taille portée. Une coiffe, généralement en satin, est installée à l’intérieur. Le baleinage en cuir détermine le tour de tête et donne une limite nette au bord inférieur. Selon le modèle, les piqueuses ajoutent une bouffette, petit nœud de ruban lié à la tradition du béret, puis un écusson brodé, un rivet émaillé ou d’autres éléments de garniture. Chaque composant doit suivre la courbe d’une pièce souple sans créer de tension qui déformerait la coiffe.
Le travail des piqueuses varie avec les modèles. La position d’un écusson, la nature de la doublure ou la présence d’un ornement modifient l’ordre et la précision des coutures. Les équipes sont organisées en groupes accompagnés par des responsables de ligne qui transmettent les gestes aux nouvelles arrivantes. Cette formation quotidienne porte sur la conduite de la machine, mais aussi sur la façon de manipuler le feutre, de guider le cuir et de maintenir une finition régulière sur une surface circulaire. La confection relie ainsi les techniques du vêtement à une matière déjà façonnée par plusieurs métiers.
Les vérifications jalonnent toute la chaîne au lieu d’être reportées à la dernière minute. La tricoteuse intervient sur la maille avant le foulage ; le foulonneur suit le retrait ; le teinturier contrôle le bain ; l’enformage et le rasage donnent lieu à un examen de la forme et de la surface ; les vérificateurs observent enfin l’assemblage terminé. Une anomalie n’a pas le même sens selon le stade. Une tension se corrige au tricotage, une densité pendant le foulage, un élément de garniture à la confection. Cette répartition des contrôles évite qu’une opération ultérieure masque un défaut plus ancien.
Le bichonnage constitue la dernière intervention. Le béret est examiné de près ; une particule restée dans les fibres peut être retirée à la pince à épiler. Une brosse en fibres végétales ordonne ensuite la surface. Le geste paraît modeste face aux machines de tricotage ou de foulage, mais il se déroule sur l’objet complet, lorsque la teinte, le diamètre, le velouté, la doublure et les garnitures peuvent être considérés ensemble. C’est le moment où la cohérence de toutes les opérations précédentes devient visible au regard et sensible au toucher.
La durée de production s’étend sur deux journées complètes, parfois davantage. Ce temps comprend des phases actives, des bains, le séchage et une multitude d’ajustements. Il explique pourquoi la fabrication ne peut pas être ramenée au seul tricotage de la galette. La laine traverse des états successifs : fil, maille, feutre humide, coiffe mise en forme, surface ennoblie et accessoire confectionné. À chaque passage, des personnes différentes reprennent le travail déjà accompli et doivent reconnaître les propriétés laissées par l’étape précédente.
La production comprend des bérets basques traditionnels, des modèles militaires et des interprétations destinées à la mode. Ces usages partagent la même base circulaire, mais les dimensions, les teintes et les finitions changent selon le modèle. La mise au point de métiers propres à la manufacture permet de conserver la construction particulière de la galette, tandis que le travail des foulonneurs, teinturiers et piqueuses adapte cette base aux résultats attendus. L’innovation se situe alors dans les outils, les couleurs et les propositions de forme sans rompre la continuité du procédé en laine tricotée puis feutrée.
Le renouvellement en 2025 du label Entreprise du patrimoine vivant reconnaît cette continuité de savoir-faire. Il concerne une entreprise toujours active dans la fabrication d’articles d’habillement et d’accessoires. À Oloron-Sainte-Marie, dans les Pyrénées-Atlantiques, l’activité s’inscrit dans un territoire où la laine, l’eau du gave et la transmission professionnelle ont façonné son développement. Le maintien du tricotage, du foulage, de la teinture et de la confection au même lieu donne aux équipes la possibilité d’observer les conséquences de chaque choix sur l’objet achevé.
Laulhère conserve ainsi à Oloron une chaîne complète où la machine et la main ont des rôles distincts. Le métier à tricoter construit la galette, mais l’œil humain en répare les irrégularités ; le foulon resserre la fibre, mais le toucher guide son arrêt ; le bain porte la couleur, mais le teinturier en maîtrise les variables ; la forme en bois règle le diamètre, puis les piqueuses et les vérificateurs achèvent la pièce. Du fil écru au béret bichonné, la qualité dépend moins d’un geste spectaculaire que d’une série de décisions précises, prises au bon moment par des métiers qui se transmettent dans la manufacture.