Une lutherie entre forme, matière et sonorité
À Marseille, dans les Bouches-du-Rhône en région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marc Rateau fait vivre Lutherie MKO, un atelier consacré à la création, à la restauration, au réglage et à la vente d’instruments à cordes. Son parcours réunit plusieurs sensibilités : il a d’abord été formé à la gravure et à la sculpture, puis il est devenu musicien avant d’explorer la lutherie. Cette trajectoire donne une place particulière au rapport entre le volume, la texture, la couleur et la sonorité. Un instrument n’est pas seulement une caisse et un manche : c’est un objet construit pour être tenu, joué, entendu et transmis.
Marc Rateau s’est formé auprès de la Lutherie du Quatuor. Il travaille avec des techniques liées aux cordes frottées et aux cordes pincées, même si l’activité de Lutherie MKO s’attache particulièrement aux guitares, mandolines et autres instruments de la seconde famille. Cette double approche permet de regarder un instrument sous plusieurs angles. La construction d’une table d’harmonie, la préparation d’un manche, le choix d’un assemblage ou la reprise d’une fracture demandent une compréhension de la structure, mais aussi une écoute attentive de la manière dont le musicien utilise son instrument.
L’atelier accueille des instruments actuels et anciens. La restauration et les réglages y occupent une place durable, tandis que les fabrications sont réalisées sur commande. Le travail peut consister à reprendre une partie fragilisée, à remettre en cohérence une géométrie, à améliorer le confort de jeu ou à reconstruire un élément qui ne peut plus assurer sa fonction. Chaque intervention dépend de l’état de l’instrument et de son histoire. Une guitare ancienne ne se traite pas comme une création neuve, car il faut préserver ce qui fait son caractère tout en rétablissant une stabilité suffisante pour qu’elle puisse être jouée.
Des instruments conçus pour un musicien
La fabrication sur mesure commence par l’écoute du projet. Un musicien peut rechercher une largeur de manche particulière, un volume de caisse, une réponse plus directe ou un équilibre différent entre les registres. Ces attentes influencent la forme et les choix de construction. La table, le fond, les éclisses et le manche ne sont pas des éléments séparés : leur relation contribue à la projection et à la couleur du son. Le travail du luthier consiste à faire tenir ensemble ces contraintes, en tenant compte de la morphologie du musicien, de sa technique et du répertoire qu’il souhaite aborder.
Parmi les créations présentées par Lutherie MKO figure une guitare classique conçue sous le nom de modèle « fakir ». Cette réalisation est décrite comme une synthèse entre la lutherie guitaristique et celle du quatuor. Sa table est en épicéa, son fond et ses éclisses en palissandre et son manche en acajou. Ces essences ne sont pas mentionnées comme une simple liste décorative : elles participent à la construction de la caisse, à la tenue de la forme et à la réponse de l’instrument. La guitare possède une personnalité propre, avec une projection et une sonorité recherchées par la conception de l’ensemble.
La guitare folk fabriquée sur mesure répond à une autre logique. Elle est décrite avec une petite caisse profonde, un enclavement à la douzième frette et une largeur de manche adaptée au musicien. La table en cèdre, le fond et les éclisses en padouk ainsi que le manche en acajou composent une combinaison différente de celle de la guitare classique. La profondeur de la caisse modifie la présence de l’instrument, tandis que la largeur du manche agit sur la relation entre la main et les cordes. Le sur-mesure permet de réunir ces paramètres autour d’un usage précis plutôt que de chercher une forme identique pour tous les joueurs.
La mandoline occupe également une place dans les réalisations de l’atelier. Un modèle à fond plat est présenté avec une combinaison d’érable et d’épicéa, ainsi qu’un diapason légèrement plus long que les dimensions courantes évoquées par le luthier. Cette variation influe sur la jouabilité et sur l’étendue du spectre sonore. Les images consacrées à une mandoline fabriquée en 2021 montrent plusieurs étapes de construction, dont l’élaboration de la rosace, le travail du barrage, la mise en place d’une touche en suspension et l’enclavement du manche. Ces opérations permettent de suivre la progression d’un instrument avant son réglage final.
La construction comme suite de décisions
Fabriquer un instrument à cordes pincées demande d’accorder des éléments qui ne réagissent pas tous de la même façon. Le bois doit être choisi, préparé et mis en forme avant d’être assemblé. La table d’harmonie doit rester assez légère pour vibrer, tout en conservant la stabilité nécessaire à la tension des cordes. Le barrage organise la réponse de la table et contribue à la solidité de l’ensemble. Le manche doit rester fiable dans le temps et offrir une prise qui corresponde au jeu du musicien. Ces décisions se répondent tout au long de la fabrication.
La rosace et les filets donnent à l’instrument une identité visuelle, mais ils doivent aussi s’intégrer à la structure. Une découpe trop profonde, une jonction mal ajustée ou une variation d’épaisseur peuvent affecter la résistance et la manière dont les vibrations circulent. Le luthier avance donc par mesures, ajustages et observations successives. La finition arrive après une longue préparation de la forme. Elle protège le bois, met en valeur son grain et peut modifier la manière dont la surface renvoie le regard, sans remplacer le travail acoustique accompli en amont.
La relation entre le luthier et le musicien reste présente pendant la construction. Un instrument sur mesure n’est pas défini uniquement par des essences ou des dimensions. Il doit correspondre à une manière de jouer, à une posture et à des habitudes de main. Une guitare destinée à l’accompagnement, au jeu soliste ou à un répertoire plus ancien ne sera pas nécessairement construite avec les mêmes priorités. L’échange permet de préciser ce que l’on attend de la réponse, du confort, de la projection et de l’équilibre général.
Restaurer sans effacer l’histoire
La restauration constitue un autre versant du travail de Marc Rateau. Lutherie MKO présente notamment la restauration d’une guitare flamenca de la fin du XIXe siècle, d’un sistre corse daté de 1945 et d’un théorbe allemand de la fin du XIXe siècle. Ces instruments appartiennent à des traditions et à des usages distincts. Leur restauration demande de comprendre leur construction d’origine et de choisir des interventions compatibles avec leur état. Le but n’est pas de les faire entrer dans une forme moderne, mais de leur rendre une cohérence et une possibilité de jeu tout en respectant les traces de leur parcours.
La guitare flamenca ancienne appelle une attention particulière à la caisse, aux assemblages et à la réponse de l’instrument. Une fracture, un décollement ou une déformation peuvent toucher plusieurs parties à la fois. Avant de recoller ou de remplacer un élément, il faut observer la manière dont les contraintes se répartissent. La restauration peut alors restituer une continuité à la structure et préserver les détails qui témoignent de l’époque de fabrication. La patine, les marques d’usage et les choix de construction ne sont pas de simples défauts à faire disparaître. Ils font partie de l’identité de la guitare.
Le sistre corse de 1945 présente une autre relation entre l’instrument, la tradition et la matière. La restauration mentionne une réfection complète de la table d’harmonie et des barres. Ces parties participent directement à la transmission des vibrations. Leur reprise demande de retrouver une organisation qui respecte la caisse et le rôle de chaque pièce. Le luthier doit travailler avec suffisamment de précision pour que la structure retrouve sa résistance, tout en conservant la logique constructive de l’instrument ancien. La restauration devient ainsi un dialogue entre l’objet existant, les techniques disponibles et la fonction musicale qu’il peut retrouver.
Le théorbe allemand de la fin du XIXe siècle est présenté autour d’un travail sur la table et la semelle située sous la touche. L’intervention illustre la diversité des problèmes rencontrés en lutherie. Le luthier ne s’occupe pas seulement d’une surface visible : il doit accéder à des éléments qui se trouvent sous ou dans la structure, comprendre leur rôle et les remettre en relation. Un instrument restauré doit pouvoir supporter les manipulations et les tensions liées au jeu. La solidité, la justesse du montage et le respect du caractère historique avancent ensemble.
Une guitare argentine ancienne figure également parmi les restaurations présentées. Le travail comprend la fabrication et la pose d’un nouveau fond. Cette opération demande de reprendre une partie majeure de la caisse, de préparer les ajustages et de respecter la géométrie de l’instrument. Le fond ne sert pas uniquement de fermeture : il participe à la rigidité, au volume intérieur et à la circulation des vibrations. Remplacer une telle pièce oblige donc à observer ce qui peut être conservé et à reconstruire ce qui est devenu irrécupérable, sans perdre la relation entre les différentes parties.
Réglage, entretien et usage musical
Un instrument bien construit ou restauré doit encore être réglé pour répondre aux mains qui vont le jouer. La hauteur des cordes, la position du manche, le travail du chevalet et l’état de la touche peuvent modifier le confort et la précision. Un réglage n’est pas identique pour tous les musiciens : une personne qui joue doucement, un guitariste qui attaque fortement les cordes ou un interprète qui change d’accordage n’expriment pas les mêmes besoins. Le luthier observe l’instrument, échange avec le musicien et agit sur les paramètres qui empêchent le jeu de rester naturel.
Les réparations de structure demandent une autre forme d’écoute. Une fracture de tête, un décollement de chevalet ou une partie qui se désolidarise peuvent fragiliser l’instrument et modifier immédiatement sa réponse. Il faut alors sécuriser la zone, choisir un assemblage adapté et contrôler le résultat au moment de la remise en tension. La réparation n’est pas seulement une opération invisible : elle doit rendre à l’instrument une continuité mécanique et permettre au musicien de retrouver une relation fiable avec l’objet.
L’entretien prolonge la durée de vie des instruments à cordes. Il peut comprendre une observation de la caisse, des assemblages, du manche, du chevalet et des parties soumises à l’usure. Les variations d’environnement, la tension des cordes et la fréquence de jeu ont des effets cumulatifs. Un suivi régulier permet de repérer une évolution avant qu’elle ne devienne une déformation plus difficile à traiter. La lutherie relie ainsi le geste de fabrication à une attention portée sur plusieurs années, auprès d’instruments qui continuent de vivre entre les mains des musiciens.
À Marseille, Lutherie MKO réunit donc la création d’instruments sur mesure, la fabrication de guitares et de mandolines, la restauration d’instruments anciens, les réparations et les réglages. Marc Rateau s’appuie sur une formation à la Lutherie du Quatuor et sur un parcours qui associe gravure, sculpture et musique. Les bois, la caisse, le manche, le barrage, la rosace, le chevalet et les finitions sont abordés comme les éléments d’un même objet sonore. Qu’il s’agisse de construire une guitare adaptée à un musicien ou de redonner une voix à un instrument ancien, l’atelier cherche un équilibre entre structure, usage, histoire et sonorité.