À Aubergenville, dans les Yvelines, Manon Auguste développe avec Myriade Studio un tissage qui quitte la surface plane pour entrer dans le relief et la lumière. L’atelier, lancé en 2023 puis récemment installé dans cette commune située entre Paris et Giverny, conçoit des matières tissées à la main pour l’architecture intérieure. Elles peuvent devenir pièces murales, paravents, claustras, revêtements, écrins ou objets textiles lumineux. La trame ne sert pas seulement à produire un motif : elle porte des plis, accueille des matériaux inattendus et construit une présence qui change avec l’éclairage et le point de vue.
Le parcours de Manon Auguste relie plusieurs disciplines. Après des études en arts appliqués et un passage par le stylisme, elle obtient un diplôme des métiers d’art textiles, spécialité broderie d’or, puis une licence professionnelle consacrée à la mode et aux hautes technologies. Elle acquiert également de l’expérience en design textile, broderie, plumasserie et design papier. Ses collaborations avec la haute couture, les décors de vitrines et l’univers du luminaire lui donnent des repères très différents : précision d’un détail brodé, comportement d’une plume, découpe d’un papier, lecture d’un objet à travers une vitrine et maîtrise d’une ambiance lumineuse.
La broderie d’or éclaire une part de son vocabulaire sans résumer son activité actuelle. Les fils brillants et les éléments métallisés réagissent à de faibles variations de lumière ; leur éclat dépend de l’angle, de la densité et de la matière voisine. Cette connaissance se retrouve dans l’emploi du lurex, présent dans plusieurs tissages de Myriade Studio. Le fil peut produire une ligne nette, ponctuer une surface plus mate ou faire circuler un reflet entre le cuir, le raphia et les fibres acryliques. La brillance n’est donc pas posée comme un décor uniforme : elle participe à la structure visuelle du textile.
L’architecture nourrit également son travail. Manon Auguste observe notamment les façades, leurs répétitions, leurs plis et leurs changements de profondeur. Pour transposer ces rythmes, elle plie des matières avant de les insérer progressivement dans le tissage. La technique traditionnelle se déploie alors en volume. Certaines bandes ressortent du plan, d’autres créent une alternance d’ombres et d’éclats, tandis que le réseau des fils maintient l’ensemble. Selon la position du regard, une même construction peut paraître dense, ouverte ou presque graphique. Cette mobilité visuelle donne au textile un rôle architectural sans lui faire perdre la lisibilité du geste tissé.
Les matériaux choisis accentuent cette recherche de relief. Trois pièces de 2024, Terra Cotta, Nacre et Casablanca, réunissent des lanières de cuir, du raphia et du lurex. La répartition et l’orientation de ces composants changent d’une composition à l’autre. Outre-mer associe pour sa part les lanières de cuir à du fil acrylique et du lurex. Dans chaque ensemble, la souplesse du fil rencontre une bande plus large dont le pli crée une épaisseur et interrompt la continuité habituelle d’un tissu plat. Des matériaux communs deviennent ainsi le point de départ de rythmes et de reliefs distincts.
Mirage révèle une autre manière de faire entrer un matériau non textile dans le métier. Cette pièce de 2024 associe raphia, lurex et copeaux d’épicéa récupérés. Les fines lamelles de bois sont pliées puis intégrées au tissage. Leur origine reste perceptible dans la rigidité, la teinte et les irrégularités propres au copeau, mais leur répétition les fait participer à un nouvel ensemble. Le bois ne remplace pas le fil et n’est pas dissimulé sous une finition : il dialogue avec lui. La récupération devient ainsi une décision plastique précise, liée à la forme du matériau et à sa capacité à prendre place dans le relief.
Givre pousse plus loin le rapport entre transformation de matière et lumière. Manon Auguste y emploie des lanières plastiques revalorisées, de l’acrylique, des LED et du lurex. Le plastique récupéré conserve visiblement sa nature au sein de la composition au lieu d’imiter une fibre traditionnelle. Les LED appartiennent à la construction lumineuse, tandis que le lurex multiplie de petits éclats dans le tissage. L’œuvre met côte à côte des composants dont les aspects et les usages habituels diffèrent fortement. Le passage par la découpe, le pli et l’entrecroisement les réunit dans une même matière en relief.
Les créations de 2025 prolongent la collection avec Eclipse, Selene, le Triptyque Écrins et Incandescence. Le cuir, le raphia et le lurex y demeurent des matériaux récurrents ; Selene emploie plus précisément des lanières de cuir de chèvre. Les titres introduisent un imaginaire de lumière voilée, de cycle et de rayonnement, mais la construction reste matérielle. Le relief agit sur l’ombre, les fils métallisés captent certains angles et la couleur du cuir donne sa profondeur au fond. Les variations entre les œuvres montrent qu’une palette resserrée peut produire des résultats différents grâce au pli, à la densité et à la disposition des bandes.
Lorsque Manon Auguste ajoute un éclairage, elle ne cherche pas à faire traverser simplement le textile par un flux frontal. Elle place la lumière de manière indirecte et la renvoie vers le tissage. Les fils et les textures la reçoivent alors par réflexion. Ce choix évite qu’un dispositif technique prenne le dessus sur le savoir-faire manuel : il révèle une arête, une boucle ou une matière brillante et laisse des zones plus calmes. La lumière devient un moyen de lecture du relief. Elle peut produire une présence douce et nuancée, faire varier l’atmosphère d’un intérieur et prolonger le mouvement déjà créé par les plis.
Cette approche correspond à une conception sensible de l’éclairage. Manon Auguste associe la lumière aux reflets, aux émotions et à la possibilité de souligner très précisément un effet de matière. Ses souvenirs de paysages normands à marée basse, lorsque les reflets se déplacent sur le sable et dans les rigoles, donnent un repère concret à cette recherche. L’image n’est pas reproduite dans un motif figuratif ; elle nourrit plutôt l’idée d’une perception changeante. Un textile peut ainsi conserver une forme stable tout en offrant, selon le moment et l’angle d’observation, des éclats qui ne se répètent pas exactement.
Le travail de Myriade Studio s’adresse notamment aux projets d’architecture intérieure. Une matière peut être pensée comme une pièce murale autonome, mais aussi comme un paravent qui découpe l’espace, un claustra qui maintient une relation entre deux zones ou un revêtement qui donne un rythme à une paroi. Un écrin rapproche le tissage d’un objet plus intime ; une création lumineuse lui donne une fonction dans l’ambiance générale. Ces applications imposent de considérer l’échelle, la position du regard et l’éclairage existant, car un relief destiné à un mur ne se lit pas comme une matière tenue près du corps.
Le sur-mesure permet d’ajuster cette écriture à un lieu ou à une collaboration. L’atelier conçoit des ambiances, des pièces spécifiques et des développements de matière. Il propose aussi d’explorer les chutes et fragments confiés dans le cadre d’un projet afin de leur donner une nouvelle place. Cette possibilité prolonge les essais menés avec les copeaux d’épicéa ou les lanières plastiques : la revalorisation dépend des propriétés réelles du matériau disponible. Une chute souple, une bande rigide ou une surface réfléchissante ne pourra pas être pliée, maintenue et éclairée de la même façon. Le développement naît donc de l’observation avant de devenir composition.
La présentation du triptyque Echo à la biennale Révélations en 2025 illustre la dimension collaborative de cette pratique. Myriade Studio y a travaillé avec Kanaé Briandet, artisane textile qui emploie des cocons de soie, et Philippe Sarazin, ébéniste de Labo Voluptas. Le projet rapproche ainsi le tissage en relief, le travail du cocon et l’ébénisterie. Les trois savoir-faire entrent dans un ensemble commun sans être confondus. Cocons de soie, éléments tissés et travail du bois conservent chacun leur identité matérielle au sein de la collaboration. Le regard peut passer de l’un à l’autre et saisir la façon dont leurs volumes se répondent.
Révélations 2025 a placé Myriade Studio au sein d’une biennale internationale consacrée aux métiers d’art et à la création. Le studio y a présenté son travail du textile, du relief et de la lumière. La même année, l’atelier a participé aux Rendez-vous de la Matière, tournés vers les architectes d’intérieur et les professionnels des matériaux, ainsi qu’à la Saudi International Handicrafts Week à Riyad. Ces contextes ont montré le tissage comme matière d’aménagement, œuvre décorative et geste artisanal, depuis la rencontre avec des concepteurs d’espaces jusqu’à une manifestation internationale dédiée aux savoir-faire.
Tisserande et designer textile, Manon Auguste fait du pli une étape du tissage plutôt qu’un ajout final. Les matières prennent forme puis sont insérées au fur et à mesure du travail. Le relief se construit donc pendant l’entrecroisement et reste lié à l’ordre des passages ainsi qu’au rythme général de l’ouvrage. Ce principe relie sa formation textile à l’observation des façades, au volume et à la lumière. Présentée parmi les exposants des Journées européennes des métiers d’art de Mortagne-au-Perche en 2026, cette démarche fait apparaître une autre manière d’illuminer un espace sans séparer le dispositif lumineux de la matière façonnée à la main.
À Aubergenville, Myriade Studio réunit ainsi formation textile, expérience du décor et recherche lumineuse. Le métier à tisser demeure le cadre d’un geste traditionnel, mais les composants déplacent ce cadre vers le cuir, le bois récupéré, le plastique revalorisé et les LED. Les œuvres Terra Cotta, Nacre, Outre-mer, Mirage, Givre, Casablanca, Eclipse et Selene permettent de suivre cette exploration sans la réduire à un effet unique. Par le pli, la répétition et la lumière indirecte, Manon Auguste donne aux fils une profondeur qui transforme la perception d’un mur ou d’un espace intérieur.