À Strasbourg, Naïma Madi crée sous le nom de Nayanaï des pièces en céramique et sur papier qui mêlent poésie, merveilleux, étrangeté, malice et humour. Son univers se reconnaît à la présence de personnages et de formes qui semblent porter une histoire. Un vase, une fleur, un petit animal ou une silhouette peuvent devenir les points de départ d’un récit visuel. Les objets ne sont pas seulement destinés à être regardés pour leur matière : ils invitent à imaginer ce qui les précède, ce qui les entoure et ce que leurs personnages pourraient raconter.
Nayanaï est une artiste céramiste mahoraise, installée à Strasbourg. Son enfance a été nourrie par les contes et les légendes oraux de Mayotte. Cette mémoire du récit ne se traduit pas par une illustration littérale d’une histoire précise. Elle apparaît plutôt dans le goût pour les figures, les situations étranges et les présences qui semblent prêtes à s’animer. La céramique devient une manière de transmettre à son tour des récits, par des objets qui laissent une place à l’interprétation et à l’imaginaire de la personne qui les découvre.
Après son arrivée en Alsace, Naïma Madi a approfondi sa formation artistique à l’Université de Strasbourg, où elle a obtenu un Master d’Art. Elle a ensuite renforcé sa pratique de la céramique auprès d’artistes et de céramistes, notamment Solène Dumas et Justyna Jędrzejewska. Ce parcours associe une formation générale en art, une recherche personnelle et l’apprentissage de gestes propres à la terre. Il explique la place accordée à la fois à la composition, au personnage, à la surface et au volume.
Les pièces de Nayanaï sont présentées comme des créations uniques. Cette singularité tient au fait que chaque objet est construit comme une rencontre particulière entre une forme, un décor et une présence. Une série de personnages peut partager un même esprit sans produire des exemplaires parfaitement identiques. Une petite différence de silhouette, d’expression ou de couleur suffit à modifier la relation que l’on entretient avec l’objet. La pièce garde ainsi une personnalité propre, comme si elle appartenait à une famille sans se confondre avec ses voisines.
Le travail se déploie sur la céramique mais aussi sur le papier. Ces deux supports ne racontent pas de la même manière. La terre apporte un volume, une épaisseur et une présence dans l’espace. Le papier permet de développer une image plus plane, une scène, une silhouette ou un détail qui se découvre par le dessin et la composition. Passer d’un support à l’autre permet à Nayanaï de conserver un même univers tout en changeant de rythme et de relation avec le regard.
Sur la céramique, le personnage devient un objet que l’on peut approcher, contourner et observer sous plusieurs angles. Une forme peut porter un décor sur sa face principale tout en gardant des détails sur les côtés ou à l’arrière. La lumière révèle alors des différences de relief et de couleur. La surface cuite garde la mémoire du façonnage et de la finition. Même lorsque l’objet semble léger ou amusant, sa présence dépend d’un travail de volume, d’équilibre et de cuisson qui lui donne sa stabilité.
Les fleurs occupent une place visible dans les images associées à Nayanaï. Une fleur en céramique peut être regardée comme un motif, mais aussi comme un personnage ou un signe. Ses pétales, sa couleur et sa position créent une expression particulière. Elle peut sembler douce, étrange, fière ou légèrement décalée selon la composition qui l’entoure. La fleur rapproche la création du monde végétal tout en l’éloignant de la simple imitation : elle devient une figure de l’univers de Nayanaï, capable d’introduire une part de merveilleux dans un objet quotidien.
Les vases prolongent cette relation entre forme et récit. Un vase possède une fonction de contenant, mais il peut aussi devenir un support de personnages, de fleurs ou d’éléments illustrés. Son ouverture, son col et sa panse organisent le décor. Le regard peut d’abord percevoir une silhouette générale, puis s’arrêter sur un détail qui modifie l’interprétation de l’ensemble. L’objet reste lié à la maison et à la table, tout en prenant une dimension narrative qui dépasse l’usage immédiat.
Les personnages de Nayanaï, que l’artiste nomme les SENSIBLES, forment le cœur de cette transmission. Leur nom suggère une attention portée aux émotions, aux relations et aux petits décalages du quotidien. Ils ne sont pas décrits comme des héros éloignés du visiteur. Ils peuvent au contraire donner l’impression de partager une humeur, une gêne, une curiosité ou une malice reconnaissable. Leur simplicité apparente laisse de l’espace à la projection. Chacun peut leur inventer une voix, un passé ou une situation sans que l’objet impose une seule lecture.
La drôlerie joue avec la poésie. Un personnage peut faire sourire par sa forme, par une association inattendue ou par un détail qui apparaît après un premier regard. L’humour n’annule pas la délicatesse. Il donne une porte d’entrée vers une œuvre qui peut aussi parler d’étrangeté, de solitude, de tendresse ou de transformation. Le merveilleux se construit ainsi dans un équilibre entre une figure accessible et une part de mystère qui reste ouverte.
Les pingouins Marcelin illustrent cette manière de créer des personnages immédiatement reconnaissables. Leurs silhouettes portent des tatouages et des expressions qui leur donnent une attitude particulière. Ils peuvent sembler robustes, sérieux ou attendrissants selon la manière dont ils sont dessinés et placés. Le motif du tatouage ajoute un signe graphique sur le corps du personnage. Il ne sert pas seulement à décorer : il contribue à son identité et à la petite histoire que l’on imagine autour de lui.
Les figures peuvent aussi prendre une apparence plus étrange ou plus théâtrale. Des personnages associés à l’imaginaire des vampires montrent que l’univers de Nayanaï ne se limite pas à une douceur enfantine. La part sombre, la fantaisie et le décalage y ont leur place. Une expression, une dent, une posture ou un contraste de couleur peuvent modifier l’atmosphère d’une pièce. Le merveilleux n’est pas toujours lumineux ; il peut aussi se rapprocher de la nuit, de la légende et du monde des créatures.
La couleur participe à cette dramaturgie. Une nuance vive peut attirer le regard vers un visage ou une fleur, tandis qu’un ton plus retenu peut installer une ambiance calme ou mystérieuse. Les contrastes aident à séparer les éléments d’une scène et à donner une hiérarchie au décor. Sur une surface en céramique, la couleur accompagne la courbe et peut changer selon l’orientation de l’objet. Sur le papier, elle s’organise davantage comme une composition plane. Dans les deux cas, elle soutient le récit sans le fermer.
La formation artistique de Naïma Madi se ressent dans la relation entre image et objet. La céramique n’est pas seulement un support à décorer après le façonnage. Sa forme participe au sens. Un personnage peut sembler différent selon qu’il est posé, dressé, contenu dans un vase ou intégré à une pièce plus large. Le volume crée des ombres, des angles et des distances. Le papier, de son côté, permet de resserrer la scène et d’insister sur une composition graphique. Chaque support déplace la manière de raconter.
Le travail de Nayanaï s’inscrit dans la vie créative strasbourgeoise. Ses pièces sont présentées dans des boutiques de créateurs et lors de rendez-vous consacrés à la céramique. Cette présence permet au public de rencontrer des objets qui se situent entre arts visuels, artisanat et récit illustré. La découverte peut commencer par une forme amusante ou une couleur vive, puis s’approfondir lorsque l’on remarque un personnage, un signe ou un détail de surface. L’objet devient un point de départ pour une conversation sur l’imaginaire, la mémoire et la transmission.
Le lien avec Mayotte et avec Strasbourg donne à cet univers une double appartenance. Les contes et légendes oraux de l’enfance forment un arrière-plan sensible, tandis que les études et la pratique artistique à Strasbourg offrent un contexte de création actuel. Nayanaï ne juxtapose pas ces deux dimensions comme des éléments séparés. Elle les fait cohabiter dans des pièces qui peuvent être ancrées dans un souvenir, ouvertes sur un récit et inscrites dans un espace contemporain. La céramique porte alors une mémoire vivante, capable de se transformer au contact d’un nouveau territoire.
À Strasbourg, Nayanaï propose ainsi une céramique de pièces uniques où les personnages deviennent des passeurs de récits. Naïma Madi travaille la terre et le papier pour faire coexister fleurs, vases, animaux, silhouettes étranges et figures nommées les SENSIBLES. La poésie se mêle à la malice, le merveilleux à la drôlerie, et l’étrangeté à une attention très concrète portée aux formes et aux surfaces. Les pingouins Marcelin, les personnages inspirés de l’imaginaire vampirique et les compositions florales appartiennent à un même monde, reconnaissable sans être fermé. Chaque objet invite le visiteur à regarder, sourire, puis inventer la suite de l’histoire.