À Saint-Antonin-Noble-Val, Béatrice Privat crée sous le nom de Tamar des objets en céramique qui gardent la mémoire d’un parcours commencé dans la bijouterie. Pendant vingt ans, elle a conçu et fabriqué des bijoux dans son atelier-boutique, en travaillant notamment la fonte à cire perdue. Elle a ensuite choisi la terre comme nouvelle matière d’exploration. Ce changement ne constitue pas une rupture complète : le regard porté sur les volumes, les surfaces, les contrastes et les petites différences de finition passe d’un métal précieux à un grès qui assume sa présence.
La fonte à cire perdue a formé Tamar à une manière de construire un objet avant de le faire apparaître dans le métal. Le modèle en cire permet de préparer un volume et ses détails, puis le moule reçoit la matière destinée à devenir la pièce. Cette expérience apporte une attention particulière aux silhouettes, aux creux, aux arêtes et aux relations entre les parties. Dans son travail de céramiste, Béatrice Privat conserve cette précision tout en acceptant une matière plus souple au départ, plus lourde dans son état cru et plus imprévisible pendant les étapes de séchage et de cuisson.
La terre de Tamar est chamottée et sa famille de prédilection est le grès. La chamotte introduit dans la pâte des grains qui modifient son toucher et sa manière de réagir sous les outils. La surface peut garder une rugosité perceptible, une accroche ou une irrégularité qui ne chercheront pas à imiter la douceur uniforme d’un objet industriel. Le grès apporte une masse et une résistance qui conviennent à des formes sculpturales, à des pièces de décoration et à des objets pouvant conserver une présence architecturale.
Les finitions restent volontairement mesurées. Un voile d’engobe peut colorer ou nuancer une partie de la surface sans recouvrir entièrement la matière. Un jus d’oxyde s’installe dans les reliefs, souligne une rupture ou renforce la profondeur d’une texture. Une terre laissée désémaillée conserve une apparence plus directe, avec ses grains et ses aspérités visibles. Ces choix donnent à la céramique une peau qui reste lisible. La couleur n’efface pas la terre ; elle accompagne les différences de densité, les creux et les zones où la main a travaillé.
La texture est l’un des éléments les plus marquants de l’univers de Tamar. Elle peut être rugueuse plutôt que soyeuse, ouverte plutôt que régulière, et renforcée par des contrastes ou des disproportions assumées. Une surface accidentée attire la main et oblige le regard à ralentir. Elle rappelle que l’objet est passé par un geste, une pression, un ajout ou une reprise. Dans une pièce de grande dimension, ces variations organisent la lumière et empêchent la forme de se réduire à une silhouette vue de loin.
Les SoliFlor montrent comment Tamar déplace un objet associé à l’usage floral vers un registre plus sculptural. Leur échelle peut surprendre : une forme qui évoque un vase ou un contenant devient volontairement surdimensionnée par rapport à la fonction attendue. Cette différence d’échelle transforme le rapport au corps et à l’espace. Le visiteur ne regarde plus seulement un récipient destiné à recevoir des fleurs ; il découvre un volume qui se tient comme une sculpture, avec une base, une hauteur et une présence propres.
Deux SoliFlor décrits dans le travail de Tamar illustrent cette recherche. L’un associe un grès roux chamotté à des incrustations de carbure de silicium et de cuivre, avec une base d’environ quarante-cinq par quinze centimètres et une hauteur d’environ trente-deux centimètres. L’autre, en grès blanc chamotté, atteint environ soixante-dix centimètres de haut pour une base d’environ trente-cinq par trente-deux centimètres. Ces proportions donnent à l’objet une dimension presque architecturale. La matière n’est plus seulement une enveloppe autour d’un usage ; elle devient une structure à observer dans son espace.
Les formes de Tamar peuvent évoquer des constructions, des angles saillants ou des pièces qui semblent traversées par une force intérieure. Cette impression ne vient pas d’un récit ajouté à l’objet, mais de la relation entre les masses, les ruptures de surface et les tensions de la silhouette. Une paroi peut paraître se dilater, se fendre ou retenir une poussée. Un bord irrégulier peut interrompre une géométrie trop calme. La céramique porte alors une énergie silencieuse, rendue visible par le contraste entre ce qui semble stable et ce qui paraît sur le point de se transformer.
Le métal revient dans plusieurs créations comme une réminiscence de la bijouterie. Il peut être fondu ou incrusté dans la texture de la terre. La série FerTerre repose sur cette rencontre entre deux matières qui ne réagissent pas de la même manière. Le métal apporte une ligne plus nette, une surface lisse ou une résistance différente ; le grès apporte sa masse, sa porosité et ses irrégularités. Leur association produit un contraste tactile et visuel qui rappelle l’ancien métier de Béatrice Privat sans ramener ses pièces à la bijouterie.
La table en porte-à-faux de la série FerTerre rend cette relation particulièrement lisible. Le métal et la céramique ne sont pas simplement posés l’un à côté de l’autre. Ils composent un objet où la structure, la matière et l’usage relatif se répondent. Une table peut être regardée comme un meuble, mais la texture et les proportions lui donnent aussi une dimension de sculpture. La fonction reste présente sans épuiser le sens de la pièce. Le visiteur peut se demander comment l’objet se tient, comment la matière se rencontre et quelle place il occupe dans un intérieur.
Le feu rapproche le grès et le métal tout en révélant leurs différences. La cuisson transforme la terre et fixe les choix de surface ; le métal peut garder des traces de chaleur, un éclat ou une apparence plus sombre selon son traitement. Dans une pièce qui associe les deux, le feu devient un point commun, mais il ne produit pas une uniformité. Les matières continuent de montrer leurs réactions propres. L’intérêt de FerTerre vient précisément de cette coexistence : rigidité et malléabilité, lisse et rugueux, ligne métallique et volume céramique.
Le passage de la bijouterie à la céramique a aussi déplacé l’échelle de travail. Un bijou se rapproche du corps et se découvre dans un format réduit. Un SoliFlor ou une pièce FerTerre prend place dans une pièce et modifie la circulation du regard. Le geste reste attentif aux détails, mais la composition doit également tenir compte de la hauteur, du poids visuel et de la relation avec le sol ou le mobilier. Tamar conserve une sensibilité à la précision tout en travaillant sur des formes qui réclament davantage d’espace pour être perçues.
La frontière entre objet artistique et objet usuel reste volontairement perméable. Un contenant peut garder une fonction suggérée, même lorsqu’il devient trop grand ou trop sculptural pour être utilisé de manière ordinaire. Une table peut être praticable tout en attirant d’abord l’attention par son volume et sa matière. Cette ambiguïté donne aux créations de Tamar une place particulière dans le quotidien. Elles n’ont pas besoin d’être enfermées dans un espace séparé pour être considérées comme des œuvres ; elles peuvent dialoguer avec une maison, une galerie ou un lieu de vie.
Les traces de fabrication participent à cette relation avec le quotidien. Le grès chamotté ne cherche pas à cacher tous les grains. L’engobe et l’oxyde ne couvrent pas forcément la totalité de la surface. Une zone désémaillée garde une sensation plus brute, tandis qu’une incrustation métallique attire le regard par sa différence. La pièce devient lisible par séquences : un bord, un plan, une cassure, une profondeur, puis une matière qui change. Cette lecture fragmentée correspond à des objets qui ne se donnent pas entièrement en un seul regard.
Le travail de Tamar montre enfin comment une reconversion peut prolonger un savoir-faire au lieu de l’effacer. La bijouterie a apporté une expérience des formes, de la cire et du métal ; la céramique a ouvert un champ plus vaste à la texture, au poids et à l’architecture. Les deux activités se rencontrent dans FerTerre et dans les volumes qui associent grès, oxydes, engobes et éléments métalliques. La terre devient un partenaire de recherche : elle résiste, se déforme, accepte certaines marques et impose d’autres décisions au cours du séchage et de la cuisson.
À Saint-Antonin-Noble-Val, Tamar propose ainsi une céramique qui assume la matière, la disproportion et la rencontre des usages. Les SoliFlor agrandissent le vase jusqu’à lui donner une présence sculpturale ; la série FerTerre associe grès et métal dans des tables et des pièces décoratives ; les engobes, les oxydes et les zones désémaillées modulent les surfaces. Béatrice Privat ne quitte pas complètement la bijouterie : elle en transporte l’attention aux détails et aux contrastes dans des formes plus lourdes, plus rugueuses et plus architecturales. Ses créations invitent à regarder autrement un objet du quotidien, en laissant la terre imposer son rythme et sa force.