À Tréméreuc, dans les Côtes-d’Armor, Théo Labrunie développe une pratique de céramiste qui s’est construite dans le prolongement du verre. Avant de choisir la terre, il a travaillé comme verrier d’art pendant près de dix ans. Cette première expérience n’est pas un simple épisode de parcours : elle donne une place particulière à la lumière, aux surfaces et aux réactions de la matière dans les pièces qu’il façonne aujourd’hui. À la Poterie du Rocher, le grès et l’émail se rencontrent dans des objets où la forme, la texture et la brillance sont pensées ensemble.
Le passage du verre à la céramique s’effectue par l’émail. Théo Labrunie présente ce matériau comme un lien naturel entre les deux métiers. Le verre et l’émail partagent une relation directe avec la lumière, mais ils ne répondent pas de la même manière au geste ni à la cuisson. Le support céramique offre une épaisseur, une rugosité et une densité qui deviennent visibles sous la surface vitrifiée. L’artisan recherche et sélectionne chaque émail en fonction de ses interactions avec le grès gravé ou laissé brut. Le choix de la couleur n’est donc pas séparé de celui de la terre et de la manière dont celle-ci a été travaillée.
Le grès brut apporte une présence tactile. Sa surface peut conserver un grain, une matité et des irrégularités qui rappellent la matière avant la finition. Lorsqu’il est gravé, il reçoit une écriture de lignes et de creux qui modifie la façon dont l’ombre s’y dépose. Un motif incisé n’est pas seulement visible par sa forme : il crée une différence de profondeur, ralentit le regard et peut retenir davantage l’émail dans certaines zones. Sur une même pièce, les parties gravées et les parties lisses établissent un contraste entre le geste qui entame la terre et la surface qui reste disponible à la lumière.
L’émail intervient ensuite comme une enveloppe qui ne recouvre pas forcément tout de la même manière. Une matière brillante peut accentuer un relief, se concentrer dans une rainure ou faire ressortir un bord. Une surface mate laisse percevoir davantage le grain du grès, tandis qu’une zone vitrifiée produit un reflet et change avec la position de la personne qui regarde. Les variations ne sont pas des accidents à effacer : elles font partie du dialogue recherché entre terre et émail. La cuisson transforme encore cette relation, en fixant les couleurs, les textures et les niveaux de brillance dans une surface devenue durable.
Le bol occupe une place centrale dans le travail de Théo Labrunie. Cette forme simple possède une histoire très ancienne, mais elle offre aussi une multitude de possibilités. Sa courbe peut être douce ou plus tendue, son ouverture large ou resserrée, son bord discret ou marqué. La main la saisit de l’extérieur et rencontre en même temps la surface intérieure. Le bol se regarde posé sur une table, mais il se découvre aussi lorsqu’il est soulevé, tourné ou utilisé. Chaque changement d’angle fait apparaître une autre relation entre l’épaisseur, la terre et l’émail.
Travailler le bol permet de concentrer la recherche sur des écarts fins. Une paroi légèrement plus épaisse ne produit pas la même sensation qu’une forme allégée. Un pied modifie la distance entre l’objet et la table. Un bord irrégulier peut laisser davantage de place au geste, alors qu’une lèvre régulière affirme une géométrie plus nette. Le choix de l’émail accompagne ces décisions. Une brillance placée sur la partie intérieure peut répondre à une enveloppe extérieure plus mate ; un contraste entre grès brut et surface colorée peut souligner la courbe ; une gravure peut orienter la lumière vers le creux de la forme.
Cette attention à la rencontre des matières distingue une pièce utilitaire d’un objet simplement décoré. Un bol doit garder une présence agréable dans la main et une stabilité sur la table. La forme peut accueillir un usage quotidien tout en conservant des signes du travail de l’artisan. La texture extérieure invite au toucher, tandis que l’intérieur émaillé accompagne la fonction du récipient. Les rapports entre les deux surfaces sont étudiés pour que l’objet soit cohérent lorsqu’il est regardé de loin et lorsqu’il est tenu de près. La simplicité apparente du bol rend chaque détail sensible : l’ouverture, la courbe, le pied, la transition de couleur et la limite entre le brut et le brillant.
Le travail de Théo Labrunie ne cherche pas à opposer le verre et la terre. Son parcours de verrier nourrit une compréhension de la transparence, de l’éclat et des effets de surface, mais la céramique l’amène vers une matière plus épaisse et plus terrestre. Le grès conserve une part de son origine minérale. Il se laisse marquer, creuser, polir ou laisser brut avant d’entrer dans le four. L’émail ajoute une couche qui peut évoquer la fluidité du verre sans supprimer la profondeur du support. Cette relation crée un langage où la lumière ne traverse pas nécessairement l’objet : elle glisse sur ses reliefs, se brise sur ses irrégularités et se rassemble dans les zones vitrifiées.
La cuisson impose son propre rythme à la création. Avant le passage au four, l’artisan doit composer avec une terre qui n’a pas encore trouvé son état définitif. Les dimensions, l’épaisseur et la forme peuvent évoluer. L’émail est choisi pour son comportement avec le grès et pour le résultat recherché sur la surface. Une fois la pièce cuite, la matière révèle des nuances qui ne se réduisent pas à un échantillon isolé. La couleur dépend de la texture, de l’épaisseur de la couche et de la façon dont la lumière se pose sur la courbe. La série peut conserver une famille de formes tout en laissant apparaître des différences propres à chaque pièce.
La répétition d’un même objet devient alors une recherche plutôt qu’une reproduction mécanique. Reprendre un bol permet de comparer des ouvertures, des profils, des profondeurs et des rapports entre terre et émail. Une gravure peut être déplacée, resserrée ou laissée plus discrète. Un émail peut faire ressortir le grès sur une pièce et produire une présence plus continue sur une autre. Ces écarts donnent à chaque réalisation une identité tout en maintenant un fil commun. La main revient sur une forme connue, mais elle rencontre à chaque fois une terre, une surface et une cuisson qui demandent une nouvelle attention.
La Poterie du Rocher constitue le cadre de cette pratique. L’atelier se découvre comme un lieu ouvert au public, où les objets peuvent être rapprochés des gestes qui les font naître. Une pièce finie porte la trace discrète d’étapes qui restent invisibles lorsqu’elle est seule sur une table : préparation de la terre, construction de la forme, gravure éventuelle, choix de l’émail, séchage et cuisson. Voir le lieu de travail permet de comprendre que la sobriété d’un bol repose sur une succession de décisions précises.
Le regard du visiteur peut suivre les contrastes qui structurent les pièces. Le grès brut accroche la lumière sans la renvoyer fortement ; l’émail brillant la renvoie avec davantage d’éclat. Une ligne gravée produit une ombre fine ; une courbe plus large transforme la surface entière. La matité invite à observer la matière, tandis que la brillance attire le regard vers un passage. Ces effets ne sont pas ajoutés pour multiplier les ornements. Ils servent à faire sentir la relation entre la main, la terre et la lumière, et à donner une profondeur sensible à des formes quotidiennes.
L’ancien verrier reste présent dans cette manière de penser la surface. Le verre lui a appris à regarder les effets de lumière et les modifications produites par la matière ; la céramique lui permet d’ajouter le poids, le grain et la résistance du grès. L’émail fait le lien sans rendre les deux pratiques identiques. Il peut être transparent, coloré, mat ou brillant, mais il prend toujours son expression sur une terre particulière. La surface finale garde ainsi plusieurs temporalités : le geste qui a formé le bol, celui qui a gravé ou préparé le support, puis la transformation opérée par le feu.
À Tréméreuc, Théo Labrunie fait évoluer une expérience du verre vers une céramique attentive aux textures et aux effets de lumière. Le bol lui sert de forme de recherche, assez simple pour rendre visibles les infimes variations de courbe, de bord et d’épaisseur. Le grès gravé ou brut dialogue avec des émaux choisis pour leurs réactions avec la terre. La matité, la brillance, le relief et la profondeur s’équilibrent dans des pièces qui peuvent être regardées, touchées et utilisées. Cette pratique relie un parcours de verrier d’art, une recherche personnelle sur l’émail et un travail de céramiste où chaque surface porte la mémoire du geste et de la cuisson.