À Rennes, Thierry Laudren conçoit du mobilier d’artiste et des sculptures en bois. Son travail se situe à la rencontre de deux usages : un meuble peut conserver une fonction, tout en prenant la présence autonome d’une sculpture ; une pièce murale peut organiser un espace par ses reliefs, ses ombres et sa silhouette. Le bois n’est pas traité comme une simple surface à habiller. Il devient un volume à dessiner, à creuser, à teinter et parfois à peindre, avec une attention constante portée au rapport entre la matière et la forme.
Le parcours de Thierry Laudren commence en Centre-Bretagne. Il crée son entreprise en 1996 et ouvre son atelier à Rennes après une formation de six années à l’École Boulle, à Paris, consacrée à l’ornementation et à la sculpture de boiseries. Son expérience de maquettiste-volume et de décorateur à Paris lui a apporté une connaissance de la construction, des proportions et de la manière dont un objet s’inscrit dans un décor. Lorsqu’il revient à la sculpture sur bois, ces acquis ne disparaissent pas : ils nourrissent une création où le meuble, le panneau et le volume sculpté doivent dialoguer avec l’espace qui les accueille.
Le chêne occupe une place privilégiée dans ses réalisations de mobilier. Sa dureté permet de travailler des reliefs, des arêtes et des surfaces creusées qui gardent une lecture nette après la teinte. Le tilleul, plus léger et plus facile à sculpter, apparaît notamment dans les sculptures murales. Ces essences ne produisent pas le même dessin sous l’outil. Le chêne résiste et donne une densité au meuble ; le tilleul accompagne des formes plus aériennes ou des compositions qui demandent une autre finesse de taille. Selon la pièce, le bois peut rester naturel, être teinté, peint, cérusé, blanchi ou recevoir une finition qui modifie sa profondeur sans effacer son grain.
La collection « Rustique » assume un retour au brut et aux formes primaires. Les objets sont réalisés en chêne travaillé avec des outils manuels, puis proposés dans différentes teintes et pour des projets sur mesure. Une table basse ou une console y trouve sa force dans un profil simple, une masse lisible et une surface qui laisse percevoir la trace du geste. Les dimensions deviennent alors partie intégrante de la composition : une table longue impose une ligne horizontale, tandis qu’une console plus étroite peut fonctionner comme un plan sculpté contre un mur. La sobriété de la géométrie donne aux irrégularités et aux creux une visibilité particulière.
Certaines pièces de cette famille associent le chêne sculpté et teinté à la céramique. Cette rencontre modifie la lecture du meuble : le bois porte la structure et la céramique introduit une autre texture, une autre résistance et une autre manière de capter la lumière. L’association ne cherche pas à faire du meuble un assemblage de matières décoratives. Elle rapproche plutôt deux surfaces qui ont chacune leur rythme, leur profondeur et leur façon de recevoir la couleur. Le travail du sculpteur consiste à établir une continuité entre ces éléments afin que la fonction de la table reste claire et que la composition conserve sa force plastique.
Avec « Taillis », Thierry Laudren puise son vocabulaire dans les forêts de taillis pour développer une collection graphique et gestuelle. Les pièces prennent la forme de paravents, de panneaux muraux, de consoles, de commodes, de bibliothèques, de porte-manteaux ou de meubles-sculptures. Le chêne teinté y dessine des branches, des masses et des directions qui peuvent se prolonger dans l’aménagement intérieur. Un panneau mural ne se regarde pas comme une façade plane : les reliefs changent avec l’éclairage, et une même ligne peut paraître plus profonde ou plus douce selon l’heure et l’angle du regard.
La série « Mouvements » part d’une composition au pinceau sur papier avant de devenir une sculpture murale en tilleul. Le dessin préparatoire conserve une spontanéité de ligne, mais le passage au bois lui ajoute une épaisseur et une ombre. La forme n’est plus seulement un tracé ; elle devient un relief qui se détache du mur et modifie la circulation de la lumière. Dans certaines réalisations, le chêne et le tilleul sculptés et teintés sont associés à une feuille d’or. La brillance intervient alors par touches, comme un accent qui accompagne le volume au lieu de le recouvrir.
Les « Bas noirs » proposent une autre relation entre la matière et la structure. Cette collection de mobilier s’appuie souvent sur un chêne naturel ou blanchi et un piétement noir. Les buffets, consoles et secrétaires y combinent une présence sombre au sol avec une surface de bois qui garde ses nuances. Le contraste souligne la séparation entre le support et le corps du meuble, tout en donnant à l’ensemble une allure plus légère. Le geste de sculpture reste visible sur certaines faces, notamment dans les zones gougées, où le relief apporte une vibration à une composition conçue pour le mobilier.
Dans « Bonheur noir », le meuble devient explicitement une sculpture. Consoles, bureaux, tabourets, cabinets et chiffonniers forment une famille de pièces en chêne, parfois associées au tilleul, avec des volumes teintés et des silhouettes qui dépassent la simple logique du rangement. Un tiroir, une porte ou un plateau conserve son usage, mais il s’intègre à une figure plus vaste. Le visiteur peut d’abord percevoir une forme générale, puis découvrir les éléments fonctionnels lorsqu’il s’approche. Cette double lecture donne au mobilier une part de mystère sans sacrifier la précision de sa construction.
Le bestiaire de Thierry Laudren prolonge cette liberté en faisant entrer des figures animales et des personnages dans le bois. Oiseau, loup, lapin, scarabée, chat, papillon, girafe ou licorne apparaissent dans des sculptures et des meubles-sculptures inspirés par l’imaginaire des contes. Le chêne sculpté, teinté, peint ou cérusé permet de différencier une silhouette, un pelage suggéré, une aile ou un visage. Certaines pièces gardent une dimension utilitaire, comme un valet de chambre ou une console, tandis que d’autres se présentent comme des volumes autonomes. L’animal n’est pas un motif posé sur le meuble : il en devient la structure et transforme son usage en récit visuel.
La sculpture murale offre une autre échelle de travail. Un panneau peut être composé pour un espace précis, avec des dimensions qui modifient la proportion entre le relief et le mur. Les séries consacrées aux arbres et aux fleurs explorent une nature décorative, fonctionnelle, colorée, calme ou agitée. Le chêne gravé et teinté, le tilleul peint, la feuille d’or, l’encre de Chine ou la résine blanche peuvent se côtoyer selon la composition. Une branche peut devenir un porte-manteau, une fleur une sellette, un arbre une console ou un panneau. Le vocabulaire végétal reste ainsi lié à des usages domestiques et à une construction de mobilier.
La teinte joue un rôle de mise en scène. Elle peut assombrir le chêne, blanchir sa surface, accentuer un creux ou distinguer une zone du meuble. La peinture ajoute une présence plus franche, tandis que la céruse laisse apparaître le dessin du bois dans une valeur plus claire. Le brûlage, le gougeage et le travail manuel produisent des variations de toucher que la lumière révèle progressivement. Une finition ne vient donc pas seulement protéger une pièce : elle participe à la manière dont le relief se lit, dont une silhouette se détache et dont le meuble change lorsque l’on se déplace autour de lui.
Les projets sur mesure prolongent cette réflexion. Une console, une bibliothèque, un paravent, une porte à galandage ou un aménagement intérieur doit répondre à un espace, à des dimensions et à un usage. Le dessin prend en compte la circulation, la hauteur du regard, la place des objets et la façon dont le bois rencontrera les autres éléments du décor. La sculpture intervient ensuite pour donner à la construction une identité. Le résultat peut rester calme et presque architectural, ou adopter une présence plus figurative, mais il conserve la relation entre la matière travaillée et le quotidien.
Le travail de création s’accompagne d’une activité de restauration patrimoniale. Thierry Laudren indique participer depuis environ vingt-cinq ans à la restauration de Monuments historiques et s’être spécialisé dans la restauration de sculptures de charpente d’églises bretonnes des XVe et XVIe siècles. Cette pratique demande de comprendre des pièces anciennes, leurs formes, leurs assemblages et les traces laissées par le temps. Restaurer ne revient pas à produire une sculpture libre : il faut respecter une architecture, retrouver une continuité et intervenir avec mesure sur une matière déjà chargée d’histoire. La connaissance de la sculpture sur bois devient alors un outil au service du patrimoine.
La création contemporaine et la restauration ne s’opposent pas dans l’atelier rennais. La première pousse à inventer des volumes, à associer la fonction et la figure, à travailler la couleur et à construire des séries personnelles. La seconde oblige à observer, à comparer, à comprendre une technique ancienne et à préserver ce qui fait la cohérence d’un ouvrage. Dans les deux cas, le bois impose son grain, sa résistance, ses mouvements et ses possibilités de relief. Le sculpteur doit choisir où retirer de la matière, où laisser une arête, où conduire une courbe et comment faire entrer la lumière dans le dessin du volume.
À Rennes, Thierry Laudren développe ainsi un univers où le mobilier devient sculpture sans perdre son rapport à l’usage. Le chêne y porte des consoles, des buffets, des tables, des paravents et des figures ; le tilleul accueille des compositions murales et des formes plus souples ; les teintes, la peinture, la céramique ou la feuille d’or prolongent le travail du relief. Les collections « Rustique », « Taillis », « Mouvements », « Bas noirs », « Bonheur noir » et « Bestiaire » montrent plusieurs façons d’habiter la matière, tandis que la restauration des sculptures de charpente bretonnes rattache ce geste à une histoire plus ancienne. Chaque réalisation naît d’un équilibre entre dessin, taille, couleur, fonction et présence dans l’espace.